Après deux ans et demi d'incertitude institutionnelle liée aux deux «non» français et néerlandais, l'Europe est à nouveau en marche. Ce jeudi 13 décembre, en effet, l'Europe franchit une nouvelle étape de son intégration, commencée il y a cinquante ans et passée par diverses étapes constitutives de son identité et de sa pacification croissante.

Les 27 chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne vont apposer leur signature au bas du nouveau Traité de Lisbonne - appelé également «Traité modificatif» ou «Reform Treaty» - qui supplée l'ensemble des traités ayant jalonné l'histoire de la construction européenne.

Grand instigateur de ce nouvel élan, le président Sarkozy souhaite le faire voter au plus vite par l'Assemblée nationale française. Et cette fois, l'issue positive ne fait aucun doute. Pour entrer en vigueur le 1er janvier 2009, le Traité de Lisbonne doit en effet être ratifié par l'ensemble des pays membres.

Compte tenu de la variété des enjeux pesant aujourd'hui sur notre planète - mondialisation, conflits régionaux, pauvreté, pandémies, terrorisme, prolifération des armes de destruction massive, déliquescence des Etats, criminalité organisée, réchauffement climatique - en quoi les engagements de ce nouveau traité peuvent-ils répondre à ces défis et faire de l'Europe une puissance tranquille mais néanmoins efficace? De trois manières au moins.

1. Les fossoyeurs de l'Europe ont souvent raillé sa faiblesse politique? Le Traité de Lisbonne va doter l'Europe d'un «haut représentant de l'Union pour la politique étrangère et de sécurité», qui aura rang de vice-président de la Commission européenne. Le haut représentant conduit la politique étrangère et de sécurité commune de l'Europe, contribue par ses propositions à l'élaboration de cette politique et agit de même pour les questions de défense commune.

Alors que l'Europe a souvent péché par manque de cohérence et de vision commune et par une juxtaposition de décideurs, le haut représentant donne un visage à la politique étrangère européenne en prônant désormais un certain réalisme politique. Il s'agit ni plus ni moins d'un équivalent du secrétaire d'Etat américain! Même si n'est pas Kissinger qui veut, qui l'aurait imaginé il y a quinze ans, quand les principes mêmes de l'Europe étaient foulés au pied à Sarajevo?

2. Les souverainistes ont souvent critiqué le manque de vision stratégique de l'Europe sur le plan international en parlant de «nain politique»? Le Traité de Lisbonne confirme que le document élaboré en 2003 par Javier Solana, intitulé «Une Europe sûre dans un monde meilleur», est le socle de sa stratégie et de sa projection sur et en dehors du théâtre européen.

Ce document, pas assez médiatisé à notre sens, fixe les grands axes des objectifs stratégiques de l'Europe en matière de sécurité et de défense. Il précise les menaces, multiformes, affirme la volonté de construire un ordre international fondé sur le multilatéralisme, insiste sur le développement de capacités militaires plus mobiles et - surtout! - confirme la recherche d'un partenariat efficace et équilibré avec les Etats-Unis dans le cadre de l'OTAN.

Le lien atlantique, n'en déplaise aux idéalistes, demeure la garantie de notre sécurité, ce qui ne signifie pas que l'Europe doive chercher ses ordres de marche à Washington! D'ailleurs ce document, qui respire le bon sens, a été publié en 2003, l'année de profonds désaccords au sein de l'Union européenne sur la stratégie américaine en Irak. Autrement dit, il y a l'écume des perceptions, et la vague des convictions.

3. Enfin, les contempteurs de l'Europe se moquent de son incapacité à gérer les conflits? Le Traité de Lisbonne confirme toutes ses dispositions d'intervention sur le plan de sa politique étrangère et de défense commune.

Depuis l'an 2000, la politique étrangère de l'Union européenne est flanquée d'une aile militaire, les forces d'intervention rapide. Et les progrès accomplis depuis sont indéniables: l'Europe a mené des missions, modestes ou conséquentes, en Macédoine, en Bosnie, dans le Caucase, en Indonésie, et même à Kinshasa!

Est-ce la faute des Européens si la première opération de ce type, lancée en 2003 en Macédoine et qui fut un succès, s'est retrouvée dans le trou noir des médias, tous concentrés sur la guerre en Irak? Les médias relatent trop peu ces opérations qui participent au maintien de la paix et à la reconstruction de sociétés déchirées après des années de guerre.

Avec 2,3% de son PIB consacré aux dépenses militaires contre 5,5% pour les Etats-Unis, l'Union européenne n'a pas de «tentation impériale», pour reprendre la formule du philosophe Tzvetan Todorov. Sa démarche - plus complexe et plus subtile - de puissance tranquille mais néanmoins efficace est basée sur la paix interne, la promotion du multilatéralisme et sur la confirmation de son rôle de médiateur dans le monde, comme on vient de le voir à propos de l'Iran.

Une voie que confirme le nouveau Traité de Lisbonne.

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