Opinions

L'Europe en rose

Par Eric Hoesli

Les sommets de chefs d'Etat et de gouvernement européens ressemblent de plus en plus aux réunions de l'Internationale socialiste. Ainsi, lors de la réunion de Pörtschach de ce week-end, onze des quinze nations de l'Union étaient représentées par des premiers ministres sociaux-démocrates.

Plusieurs des débats qui se sont tenus dans la bourgade autrichienne portent la marque de la nouvelle sensibilité dominante: la priorité donnée à l'emploi dans la politique communautaire ou la volonté de mieux coordonner l'action économique des gouvernements étaient à l'ordre du jour de ce sommet, et le seront sans doute immuablement lors des prochains. Les piques lancées à l'adresse de la Banque centrale européenne à propos de la baisse des taux en ont été une autre illustration.

Le courant social-démocrate exerce aujourd'hui une influence déterminante sur le cours des affaires européennes. Présente dans treize des quinze exécutifs nationaux, la gauche peut surtout se targuer de diriger les quatre principaux Etats de l'Union: l'Allemagne, l'Italie, la Grande-Bretagne et la France. Et cela vraisemblablement pour quelques années encore puisque, sauf élections anticipées, seule l'Italie devrait connaître des législatives avant le début du prochain millénaire. Au bénéfice de la force et de la durée, les socialistes européens sont ainsi placés face à de lourdes responsabilités. Au moment où s'instaure la monnaie unique et s'échafaudent de nouvelles institutions communautaires, le destin européen est entre leurs mains.

Ce n'est pas la première fois qu'une seule et même force politique détient de la sorte l'essentiel des leviers de commande. On oublie trop souvent que la Communauté du Traité de Rome et les six Etats qui la composaient furent largement dominés à l'origine par des personnalités et des partis d'obédience chrétienne-démocrate. Ce «monopole» partisan n'a pas nui à la construction européenne, bien au contraire. C'est à la foi, à la hauteur de vue mais aussi à la communauté d'esprit de ces pionniers que l'on doit l'essentiel du développement politique de l'Europe de l'après-guerre. Actuellement affaiblie, la mouvance démocrate-chrétienne qui fonda le projet européen reste pourtant très présente au cœur des pouvoirs européens qu'elle a toujours partagés avec les socialistes. Et plutôt qu'à un brusque mouvement de bascule ou à une véritable alternance, c'est à un glissement du centre vers le centre gauche et surtout à un changement de génération que nous assistons maintenant.

Quels effets peut-on en attendre? Quelques aménagements sociaux sans doute. Les socialistes ne veulent pas se contenter d'un grand marché aux règles unifiées. A Pörtschach, l'Allemagne de Gerhard Schröder a ainsi souhaité faire de l'emploi une priorité commune. On retrouve ici, sans surprise, la tradition de défense sociale commune à toutes les gauches européennes.

Mais l'essentiel est peut-être ailleurs. Fidèles en cela aux pères fondateurs de la Communauté, plusieurs des nouveaux dirigeants sociaux-démocrates défendent une conception mieux affirmée du rôle politique de l'Union. Ils veulent, grâce à elle, bénéficier d'un levier efficace sur la scène politique internationale. Pour favoriser une réglementation de marchés financiers, à leurs yeux trop chaotiques. Ou pour assurer la défense des droits de minorités à l'extérieur des frontières européennes. En ce sens, l'Angleterre de Tony Blair a même exprimé son désir d'édifier une Europe de la défense, sorte de deuxième pilier autonome de l'OTAN.

Derrière ces formules (pour l'instant purement rhétoriques) perce une volonté de donner davantage de cohérence à l'Union, d'insister sur ses spécificités et ses intérêts propres, de lui permettre d'agir à l'extérieur. D'exister davantage, en somme. Pour certains leaders sociaux-démocrates, «le modèle européen» est à l'évidence bien plus qu'un projet partisan ou social. Il représente avant tout une autre façon d'être occidental.

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