il était une fois

L’Europe s’est arrêtée à Kobané

L’abandon par le régime turc de la ville kurde à la frontière syrienne, livrée à la violence des «chemises noires» islamistes, achève de rompre le contrat de confiance entre l’Union européenne et la Turquie

Il était une fois

L’Europe s’est arrêtée à Kobané

Après un appel téléphonique de Barack Obama, le président Recep Tayyip Erdogan a enfin ouvert la frontière turque au passage des renforts et munitions en provenance du Kurdistan irakien pour la défense de la ville kurde syrienne de Kobané contre les assauts des «chemises noires» de l’Etat islamique (EI). En même temps, les Etats-Unis ont enfin commencé à ravitailler les Kurdes syriens en armes et en médicaments. Kobané, dans ces conditions, a plus de chances d’être sauvée.

Cet épisode dramatique met en lumière la difficulté de la Turquie à affronter la globalité de la «question kurde» avec les instruments de la négociation et de la diplomatie. Si, contrairement à ses prédécesseurs, Recep Erdogan a donné des signes d’apaisement à la forte minorité kurde à l’intérieur des frontières turques, dominée par le Parti des travailleurs (PKK), il entend rester dans la position du plus fort et contrôler au millimètre le processus de délégation de pouvoirs. Il reste prisonnier de la hantise historique de la Turquie à voir se dresser un Etat kurde qui amputerait son territoire, comme l’avait prévu le Traité de Sèvres (1920), combattu militairement par Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de l’Etat turc moderne, et rectifié après sa victoire par le Traité de Lausanne en 1923. Cette hantise a conduit Erdogan au choix scandaleux d’abandonner Kobané, comme si la violence barbare de l’EI lui paraissait moins redoutable que le renforcement d’une région kurde syrienne idéologiquement proche des Kurdes turcs et susceptible de fournir à ces derniers un espace supplémentaire de rayonnement. Contrairement aux clans kurdes de type féodal en Irak, les Kurdes du Rojava syrien, voisins directs des Kurdes turcs, sont menés par un parti populaire de masse, l’Union démocratique (PYD), version locale d’un républicanisme de conseils grandi dans la lutte contre Bachar el-Assad.

L’attentisme cynique d’Erdogan devant le malheur de Kobané a mis en pièces le crédit de la Turquie dans le monde occidental et particulièrement en Europe. Ce pays, membre de l’OTAN, candidat à l’adhésion à l’Union européenne, se détourne irrésistiblement de ses engagements envers ses alliances. Le tournant est pris au nom d’une «Nouvelle Turquie» centrée sur une conception ultra-cléricale de la démocratie et une vision ultra-nationale, «néo-ottomane», de la politique extérieure. C’est plus qu’un tournant, un basculement dont les Européens prennent acte avec une stupéfaction mêlée d’un certain soulagement: le difficile candidat turc à l’adhésion n’est décidément pas prêt!

Cette affaire de l’adhésion est toute en malentendus, depuis le début. La Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, avait présenté sa demande d’association au Marché commun le 31 juillet 1959, à la suite de celle de la Grèce. La France y était la plus hostile, n’y voyant qu’un geste d’amour-propre par rapport à la Grèce. Or c’était plus que cela: la volonté des successeurs de Mustafa Kemal d’inscrire leur pays sous le triptyque de l’occidentalisme, de la laïcité et de la démocratie (à condition qu’elle soit laïque). Le rapprochement avec le Marché commun en représentait une forme de garantie. Un coup d’Etat militaire plus tard, trois ministres exécutés pour viol de la laïcité (1960) et le pouvoir rendu à un gouvernement civil, en 1961, la demande d’association était répétée et, cette fois-ci, entendue par de Gaulle.

Le général français ne considérait pas la Turquie comme européenne. Mais d’une part il était difficile de la tenir à l’écart sans risquer une accusation de non-secours à Etat en danger, et d’autre part elle était utile à ses plans.

De Gaulle, l’homme de la nation, était déçu de l’orientation communautaire et supranationale que prenait à ce moment-là le Marché commun. Il commençait à s’en distancier, projetant la France non plus dans le contexte exclusif de l’Europe des Six mais dans un nouveau système européen devant réunir l’ensemble du continent avec l’URSS dans une tentative de dépassement de la Guerre froide. A ce titre, l’association de la Turquie au Marché commun prenait tout son sens: elle mettait notamment un coin dans les relations entre Ankara et Washington. Ce serait donc oui. L’Allemagne du chancelier Adenauer était également d’accord mais pour la raison inverse: le rapprochement d’Ankara devait renforcer la communauté atlantique et faire barrage aux ambitions soviétiques. C’est au sceau de ce paradoxe géopolitique que fut conclu à Ankara en 1963 l’accord entérinant, avec moult délais et périodes transitoires, l’association de la Turquie et de la Communauté européenne. L’Union douanière qu’il prévoyait est entrée en vigueur en 1996. La perspective d’une adhésion pleine et entière, qu’il affirmait possible, est restée comme un seuil élastique, extensible ou rétractable selon la nature et la qualité des événements. L’occupation de Chypre en 1974, le coup d’Etat militaire en 1980 l’ont relevé. Les réformes de démocratisation des années 1990 l’ont rabaissé. En décembre 1999, le Conseil européen d’Helsinki faisait de la Turquie «un pays candidat qui a vocation de rejoindre l’Union européenne sur la base des mêmes critères que les autres pays candidats». Des pourparlers pouvaient commencer.

Cette décision établissait une présomption de confiance envers la Turquie. Recep Erdogan s’en est servi dès 2002 pour démanteler les structures de sécurité kémalistes, cet «Etat profond» qui maintenait les principes de l’occidentalisme et de la laïcité par des méthodes douteuses. Son islamisme «modéré» a toutefois pris une allure immodérée depuis la troisième reconduction au pouvoir de son parti, l’AKP, en 2011. Quant aux droits de l’homme, la minorité kurde, loin d’être «respectée» et «protégée» comme le stipulent les critères d’adhésion, reste toujours l’ennemi intérieur. Il y a plus de journalistes emprisonnés en Turquie qu’en Chine. La présomption de confiance tourne en méfiance. Le seuil remonte en proportion de l’ottomanisme affiché par Erdogan, héraut d’une «Nouvelle Turquie» qui investit dans la tradition et l’appartenance au monde sunnite, au risque de casser les reins de la Turquie moderne, toujours tournée vers l’Ouest quant à elle, mais politiquement marginalisée. L’Europe s’est arrêtée à Kobané.

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