Il était une fois

L’Europe, un fantôme dans la maison britannique

Les élections du week-end prochain décideront si un référendum aura lieu sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne. La question européenne décidera ainsi de la carrière de David Cameron, comme elle avait déjà décidé de la carrière de la plupart de ses prédécesseurs

Il était une fois

L’Europe, un fantôme dans la maison britannique

La marche des électeurs britanniques vers les urnes se déroule dans l’ambiance lancinante des fins de partie quand les pions ont été joués au prix fort: que les conservateurs gardent une majorité aux Communes et il y aura un référendum en 2017 sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne; qu’ils la perdent en faveur des travaillistes et la question européenne restera provisoirement sous le tapis; qu’il n’y ait pas de majorité du fait de l’éclatement progressif du système bipartisan et l’Europe sera l’enjeu empoisonné d’une coalition forcée, promise au plus grand stress. A en croire Denis Mac­Shane, l’ancien ministre de Tony Blair pour les Affaires européennes, il n’y a aucun signe probant de la volonté des Britanniques de continuer à participer à l’organisation politique et économique du Vieux Continent. Tout indique au contraire que le référendum promis par le premier ministre, David Cameron, se soldera, s’il a lieu, par un oui de sortie, un «Brexit», formule choc réservée au moment final d’une entente épuisée: exit la Grande-Bretagne.

Y a-t-il d’ailleurs jamais eu entente entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne? MacShane dresse le portrait à charge d’une relation perverse dominée depuis le début par les impératifs de politique intérieure. L’Europe, dit-il, n’a jamais été pour les Britanniques un projet mais tout au plus un instrument de pouvoir utilisé par les partis au gré des vents. Minimisée comme contenu et comme fin, elle a cependant hanté la politique britannique depuis soixante ans, elle a fait et défait des gouvernements, construit ou brisé des carrières. Elle a marqué les plus grands moments de la politique étrangère britannique et risque de la marquer en 2017 d’un événement plus grand encore, le «Brexit», comparable, dit MacShane, à l’exécution d’un roi, à l’indépendance de l’Irlande ou au démantèlement de l’empire.

Churchill avait été européen, oui, mais pour les autres. Son europhilie avait servi de repoussoir au Parti travailliste, qui avait interdit à ses membres de participer au congrès de fondation du mouvement européen à La Haye, en 1948. Le même parti avait également dit non à la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1952, les mineurs craignant pour leurs salaires. Non encore au Traité de Rome en 1957, en accord sur ce point avec le Parti conservateur, dont un délégué à la conférence préparatoire de Messine avait déclaré en 1956: «Messieurs, vous êtes en train de négocier quelque chose que vous ne pourrez jamais négocier. Si vous réussissez, il n’y aura pas de ratification. Et si ratification il y a, ça ne marchera jamais.»

La timide tentative du conservateur Harold Macmillan d’approcher le Marché commun, en 1961, puis celle de son successeur travailliste, Harold Wilson, en 1967, s’étaient soldées par deux refus humiliants du général de Gaulle, conscient jusqu’à l’extrême de l’indétermination britannique: les motifs économiques parlaient en faveur d’une adhésion, mais les motifs politiques manquaient.

Ils manquaient toujours la décennie suivante, mais le général n’était plus là et les urgences urgeaient: choc pétrolier, inflation à 25%, fin du système monétaire de Bretton Woods. Le Royaume-Uni trouverait-il un refuge en Europe? Une fraction des conservateurs, menée par le premier ministre Edward Heath, le pensait. Une fraction du Labour le pensait aussi. A elles deux, elles votèrent en 1973 en faveur de l’adhésion aux Communautés européennes, laissant le reste de leur parti fâché quoique momentanément impuissant. Le Labour exigea une renégociation du traité, suivie d’un référendum. La proposition plut assez pour qu’Edward Heath perde les élections de 1974, convoquées en pleine grève des mineurs. Les partisans du référendum espéraient un non. Ce fut pourtant, en 1975, un oui à 67%, poussé par toutes les élites du business et des médias. Cette année-là, Margaret Thatcher devenait leader du Parti conservateur, qu’elle amènerait au pouvoir en 1979.

En travailliste pro-européen sévère sur son parti, Denis MacShane traite Margaret Thatcher et Tony Blair à l’inverse des idées reçues: quoique limitée dans ses intentions, la Dame de fer a un bon bilan européen. Elle est réélue en 1983 comme une dirigeante loyale envers l’Union, contre le Parti travailliste, qui demande le retrait. Elle milite pour une politique étrangère et de défense commune. Elle appuie l’Acte unique et les symboles de l’unification, comme le passeport européen et l’élection au suffrage direct du Parlement de Strasbourg. Elle appuie aussi le principe de l’intégration des économies plus pauvres du Sud. Ce n’est qu’à partir de 1988 qu’elle se rebiffe, quand elle croit voir en l’Union un cheval de Troie contre sa politique intérieure anti-syndicale. Elle prend alors Jacques Delors en grippe et, avec lui, tout le projet d’une Europe politiquement organisée. Elle devient intraitable, au point qu’une fraction plus modérée du Parti conservateur la pousse à la démission. Dans son dernier discours aux Communes, elle lance, contre cette Europe-là, le fameux «No, No, No!» qui occupera ses derniers 23 ans de vie et justifiera le retour des conservateurs à l’euroscepticisme.

Blair arrive au contraire en pro-européen, favorable à l’euro jusqu’à envisager le sacrifice de la livre sterling. Mais son bilan, au bout du compte, est maigre. L’Europe, pendant son temps, n’est pas en forme. Elle est un fait plus qu’une solution. Un fait mal-aimé de l’administration, mal-aimé des Britanniques, qui ne comprennent pas la libre circulation. Blair quitte le sujet sur la pointe des pieds. Et Cameron promet depuis 2013 ce que le Labour promettait trente ans plus tôt: un référendum. La réalité, dit MacShane, est que ni les conservateurs ni les travaillistes ne savent aujourd’hui trouver un rôle et une place pour la Grande-Bretagne.

Denis MacShane, «Brexit, How Britain will leave Europe», I.B. Tauris, 2015.

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