Opinions

L'Europe veut juger Pinochet

La chambre pénale de l'Audience nationale espagnole considère à l'unanimité que Augusto Pinochet peut être jugé en Espagne. Elle soutient l'action du juge Garzon. Bonne nouvelle. Le Parquet de Paris ouvre une enquête pour «séquestration et tortures» de trois Français. Il a l'appui de la ministre de la Justice, Elisabeth Guigou, prête à transmettre à Londres une éventuelle demande d'extradition. Son homologue à Rome, le nouveau ministre Oliviero Diliberto, autorise le Parquet de Milan à examiner la plainte d'un ressortissant chilien. Avec la démarche de Bernard Bertossa à Genève, ce sont déjà quatre pays d'Europe qui acceptent l'idée d'un jugement du tyran chilien. Cinq avec les remarques du nouveau ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer: sans se soucier des usages diplomatiques, il se félicite de l'action du juge Garzon.

Reste la Grande-Bretagne. Elle joue avec le plus de lenteur possible une carte difficile: elle a les lois nécessaires à l'extradition du général vers l'Espagne (Extradition Act 1989). Elle peut même (Criminal Justice Act 1988) poursuivre les coupables de tortures indépendamment de leur nationalité, de celle de leurs victimes et du lieu de ces tortures. Il lui reste à décider d'appliquer les lois internationales qu'elle a ratifiées, d'utiliser ses propres instruments, ou de laisser partir Pinochet sous le prétexte d'une immunité diplomatique étendue à la qualité «d'ancien» chef d'Etat. Cette dernière solution lui vaudrait sans doute un recours des juges espagnols devant la Cour de Justice internationale de La Haye pour violation des engagements pris. On verrait alors qu'une loi internationale sur les droits de l'homme n'est pas une norme facultative mais une vrai loi, aussi contraignante, comme on l'oublie trop souvent, qu'une loi sur le commerce international ou sur la concurrence.

Le secrétaire à l'Intérieur, Jack Straw, doit maintenant faire son chemin entre la tradition britannique très conservatrice, respectueuse des souverainetés nationales, et les engagements du gouvernement Blair en faveur d'une moralisation des mœurs internationales. C'est un choix de portée historique. Le monde commence lentement à sortir de l'époque où un Etat pouvait se considérer comme propriétaire de ses citoyens et faire avec eux ce qu'il entendait. Désormais, des gens prennent le droit de se constituer en victimes d'une politique d'Etat. C'est ce droit qui est en jeu dans l'affaire Pinochet.

Il est remarquable que l'Europe soit en tête: ses citoyens ont déjà l'habitude de recourir pour des affaires privées à Strasbourg ou à Luxembourg contre leurs juridictions nationales. Ils ont donc déjà l'expérience d'une instance supra-nationale.

Mais dans le cas Pinochet, il y a autre chose, de l'histoire vécue: pendant ce funeste mois de septembre 1973, la plupart des Européens qui sont aujourd'hui aux commandes dans leurs pays respectifs pleuraient leurs amis chiliens, assassinés par les hommes de Pinochet. Joschka Fischer, Elisabeth Guigou, Oliviero Diliberto, Baltasar Garzon, Bernard Bertossa… Blair aussi. Le «politiquement correct» est de leur côté. C'est assez nouveau.

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