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A Kiev, les répétitions et mises en place des artistes ont déjà commencé depuis plusieurs jours. Ici, ce lundi, la représentante de la République tchèque, Martina Barta.
© Sergey Dolzhenko/EPA/Keystone

Revue de presse

L’Eurovision de la chanson, politique depuis toujours, pas «beauf» du tout

L’édition 2017 se déroule dès ce mardi et jusqu’à samedi à Kiev. A nouveau, elle exacerbe les tensions entre l’Ukraine et la Russie. Mais c’est une tradition que d’utiliser cette fabuleuse tribune télévisuelle pour délivrer des messages hautement géostratégiques

Bon. Maintenant que l’Elysée est repourvu, passons aux choses sérieuses. Ladies and gentlemen, welcome to the 62nd Eurovision Song Contest! Car la lyrique compétition européenne commence dès ce mardi soir (première demi-finale à voir sur France 4, à 21h; ou en streaming sur rts.ch) et se poursuit jeudi 11 (RTS Deux, 21h, avec le groupe suisse Timebelle). Au terme de ces deux soirées, la finale de samedi départagera les pays qualifiés (RTS Un, 21h).

Le «Concours Eurovision de la chanson», comme on l’a longtemps appelé, se déroule cette année à Kiev, à la faveur de la victoire en Suède de Jamala, la concurrente ukrainienne, en 2016. Il est précédé, comme toujours, de son lot de polémiques et de divers potins socioculturels, au sens large. A l’instar de cette extraordinaire chanteuse qui s’était mis Moscou à dos en interprétant une chanson à la fois en anglais et en tatar de Crimée, «1944».

Lire aussi: tous les articles du «Temps» sur Jamala et l’Eurosong 2016

Le feuilleton russo-ukrainien se poursuit cette année, comme l’explique la RTS, puisque le concours «ne sera pas diffusé en Russie à cause de l’interdiction d’entrée sur le territoire ukrainien frappant la candidate russe». C’est la chaîne de télévision nationale russe Perviy Kanal qui l’a annoncé récemment, en réponse à cette «subversive» chanteuse handicapée en chaise roulante, Ioulia Samoïlova, qui avait commis l’impair de donner un concert en Crimée en 2015 après l’annexion de la péninsule par la Russie. Motif: elle n’avait pas fait tamponner son passeport par la douane ukrainienne.

Lire aussi: Eurovision: Moscou veut prendre sa revanche sur Kiev

Les services secrets ukrainiens (SBU) l’ont donc punie, mais la chaîne russe estime que le refus des autorités de Kiev est «sans fondement»: «C’est une tentative de l’Ukraine de politiser la compétition.» D’ailleurs, pour envenimer encore un peu la situation, la secrétaire générale de l’Union européenne de radio-télévision, la Suissesse Ingrid Deltenre, a menacé d’exclure l’Ukraine des futures compétitions. L’UER feint sans doute d’ignorer que l’opposition russe vient d’élire son QG… à Kiev, et qu’elle devrait défendre sans peur la liberté d’expression.

«Politiser la compétition»? Quel mauvais procès. Mais l’Eurosong, c’est une manifestation de mécontentements politiques, une soirée de mai hautement géostratégique, depuis des années et des années! Le documentaire Eurovisions de Claire Laborey (2016) que diffuse Arte ce vendredi 12 (à 22h25), le montre à l’envi, s’il en fallait encore une preuve. Car le concours est une estrade formidable pour des titres entonnés parfois comme des slogans: «Retransmis en simultané sur tout le continent, [il] reste le programme télévisé le plus regardé en Europe» et «tend un surprenant miroir à l’Ancien Continent.»

Règlements de comptes

On a donc affaire à «une manifestation moins légère qu’il n’y paraît. Car si le règlement de ce concours à la philosophie fédératrice interdit tout message politique, de nombreux pays, à commencer par ceux de l’ex-bloc soviétique, s’en servent comme d’une tribune et règlent leurs comptes en musique.» Lors de l’édition 2016, par exemple, l’Arménienne Iveta avait, par exemple, «agité le drapeau du Haut-Karabagh, grand sujet de tensions entre son pays et l’Azerbaïdjan, échappant de peu à une disqualification».

Bref, voilà une chambre d’écho «où s’expriment les revendications, s’émancipent les identités sexuelles» (Dana International, t.A.T.u, Conchita Wurst…) «et se combinent de petits arrangements entre pays» révélant les «tiraillements» de l’Europe, «mais aussi son pouvoir d’attraction et son besoin de dialogue».

Jean-Marc Richard en première ligne

Euphorisante immersion annuelle dans un monde en mutation! Mais qui à vrai dire s’agite depuis le début de la compétition, en 1956, et surtout depuis l’aube des années 1960, où les pays de l’Est avaient mis sur pied leur propre compétition éphémère, le Sopot Song Festival, comme le rappelle Migros-Magazin sous la forme d’une amusante infographie. Jusqu’en 1963, il a eu lieu sur le site des chantiers navals de Gdansk – on en mesure aujourd’hui le puissant symbolisme. Comme peu de téléspectateurs possédaient alors un téléphone au-delà du Rideau de fer, les organisateurs avaient décidé de mesurer la popularité des concurrents au nombre de lumières allumées dans les appartements!

On se situe donc bien loin du «sommet de la beaufitude» et autres «grand bircher vocal sans saveur ni couleur» qu’y a vu – sans doute un peu par provoc' – la journaliste du Matin Dimanche ce 7 mai. Elle interviewait Jean-Marc Richard, qui publie ces jours-ci aux Editions Favre «une bible sur ce show très populaire mais raillé». Et démonte du coup de vieux clichés. Non, il n’y pas que le public âgé qui se délecte de cette compétition très suivie sur les réseaux sociaux: «L’âge moyen de l’audience baisse de cinq à dix ans chaque année!»

Et puis, «pendant les trois semaines qui précèdent la finale, le site web Eurovision.tv est le plus consulté au monde», prétend l’animateur de la RTS. Il officie cette année encore à Kiev avec son «pote» encyclopédique Nicolas Tanner et encourage largement au «deuxième écran», via les mots-dièse #EurosongCH ou «radiotelesuisse» sur Snapchat.

Il rappelle aussi une anecdote à propos de ce que nous écrivions plus haut. «En 1993, en pleine guerre des Balkans, le chanteur bosniaque Fazla et ses accompagnants ont réussi à quitter Sarajevo, sous les bombes, pour rejoindre l’Irlande et la scène de l’Eurovision […]. Au moment du vote, quand a retenti «Allo, this is Sarajevo calling», toute la salle s’est levée et a applaudi. Les gens avaient les larmes aux yeux.» Et trente ans plus tôt, un homme avait aussi surgi sur la scène à Copenhague en brandissant un panneau «Boycott Franco et Salazar».

On pourrait énumérer sans fin les cas de ce type, avec de constantes passes d’arme nationalistes. L’ouvrage de Jean-Marc Richard, Nicolas Tanner et Mary Clapasson, La Saga Eurovision, est une mine pour traquer ces plus de six décennies de musique, faites de passion et parfois de «haine» ou de réactions inattendues. Il suffirait de ne citer que le groupe Dschinghis Khan, représentant l’Allemagne à Jérusalem en 1979. Dans son pays d’origine, la chanson «qui vante les méfaits d’un guerrier sanguinaire passe mal», d’autant qu’elle doit être interprétée en Israël. Et qu’advint-il alors? «Au contraire, […] le public apprécie l’humour et les chorégraphies du groupe. C’est un grand succès commercial et cela reste un moment inoubliable de la «kitscherie» Eurovision!»

Pour compléter cette encyclopédie, il faut savoir que le site de vente en ligne ShopAlike a comparé le succès de l’événement dans les différents pays, en dégageant des tendances sous forme d’une carte interactive comportant le pourcentage de téléspectateurs, la célébrité la plus connue, les victoires remportées, le classement le plus bas et les alliances de votes. Là encore, on s’aperçoit que la géopolitique compte.

La solidarité entre Suisse et ex-Yougoslavie

Des exemples? «Il existe une vraie solidarité entre les pays d’une même région. Ainsi, les pays de l’ex-Yougoslavie, d’Europe du Nord, de l’ex-URSS et des pays Baltes votent généralement l’un pour l’autre.» Et «les votes reflètent aussi l’histoire» des migrations: «La France vote pour l’Arménie, la Suisse pour les pays de l’ex-Yougoslavie, l’Espagne, l’Italie et le Portugal pour la Roumanie et l’Ukraine, l’Allemagne pour la Turquie.»

Conclusion? On va la laisser encore à Jean-Marc Richard: «L’Eurosong existe depuis soixante et un ans, alors que The Voice est un concept qui va s’éroder et lasser. L’avenir appartient à l’Eurovision.»


Et si vous en voulez encore…

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