«Un incendie se déclare […] dans un gymnase scolaire de Nauen, une petite ville des environs de Berlin», écrivait ce mardi Libération: «Le bâtiment doit prochainement abriter des demandeurs d’asile, et une fois de plus, des individus tentent de s’y opposer en aspergeant des pneus d’essence avant de disparaître dans la nuit. Cette scène s’est reproduite des dizaines de fois en Allemagne depuis l’automne, presque toujours en ex-RDA. Pour le chef de la section berlinoise des néonazis allemands, Sebastian Schmidtke, «c’est bien sûr d’abord une bonne nouvelle pour la région»: @SebastianNPD (sur Twitter) rejette toute responsabilité dans l’incendie, alors que le maire social-démocrate de Nauen accuse l’extrême droite de tenir «un discours incendiaire» contre les réfugiés.» Et pas seulement contre les réfugiés:

«Phase décisive» pour le Stern dans ce contexte troublé, la Cour constitutionnelle allemande se penche ce mardi sur une demande d’interdiction du Parti national-démocrate d’Allemagne, d’obédience néonazie (NPD), procédure à l’issue très incertaine pour l’heure. Certains juristes la considèrent en effet inefficace pour lutter contre l’extrême droite. En attendant, la plus haute juridiction du pays, ce tribunal fédéral qui siège à Karlsruhe (sud-ouest de l’Allemagne), a prévu au moins trois jours d’audience pour examiner cette requête, déposée en décembre 2013 par le Bundesrat, la chambre haute du parlement – le Sénat, ou l’équivalent de notre Conseil des Etats – où siègent les représentants des Etats régionaux.

La pertinence de la procédure provoque un très vif débat en Allemagne. «L’interdiction du NPD se rapproche», avait titré en une le 8 décembre dernier la Süddeutsche Zeitung (SDZ), citée par Courrier international, après que Karlsruhe eut jugé les arguments du Bundesrat «suffisamment fondés». Elle avait alors fixé les audiences à début mars. La date est arrivée, mais le tribunal ne devrait pas rendre sa décision avant plusieurs mois. Et presque tous les médias disent qu’il y a des risques dans ce processus, comme Die Zeit.

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Dans un long mémoire, le Bundesrat justifie sa demande en ces termes: «Puisque le NPD, par ses objectifs et le comportement de ses membres, veut déstabiliser et mettre à bas l’ordre libéral-démocratique, et envisage de le faire de manière agressive et combative à travers ses activités politiques, il est […] anticonstitutionnel.» Historiquement, seuls deux partis ont été interdits en Allemagne depuis 1945: un héritier du parti nazi, la Sozialistische Reichspartei Deustchlands (SRPD), en 1952; puis le Parti communiste allemand (KPD), quatre ans plus tard. «Le débat sur l’interdiction du NPD» est donc «un sujet sensible», rappelle la Deutsche Welle, mais «loin d’être nouveau»: «Après la Seconde Guerre mondiale, pour éviter l’arrivée au pouvoir de partis anti-démocratiques, il est inscrit dans la Constitution allemande la possibilité de dissoudre un parti.»

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L’idée de bannir le NPD, créé en 1964 notamment par d’anciens fonctionnaires du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (l’hitlérienne Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei – NSDAP), a ressurgi après la découverte en 2011 de l’organisation criminelle Clandestinité national-socialiste (le Nationalsozialistischer Untergrund – NSU). Ses membres, proches du NPD, sont accusés d’avoir assassiné 10 personnes, la plupart d’origine turque, entre 2000 et 2006.

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Mais la chancelière allemande, Angela Merkel, a renoncé à se joindre à la demande du Bundesrat, même si le gouvernement juge le NPD, présent surtout dans l’est du pays, «antidémocratique, xénophobe, antisémite et contraire à la Constitution». Une précédente tentative d’interdiction du parti avait échoué en 2003 et tourné au camouflet pour la coalition Verts/SPD au pouvoir. Mais cette fois, «la procédure tombe dans une phase d’évolutions inquiétantes sur les marges de droite de la société», relève la SDZ dans un éditorial.

L’allusion est claire: on parle des récentes violences observées contre les centres d’hébergement de migrants et du discours xénophobe qui fait fortune en Allemagne, de plus en plus décomplexé sous l’effet de l’essor des mouvements populistes. Mais ces événements sont à double tranchant, et certains autres opposants à l’interdiction les utilisent pour dire qu’une telle procédure serait devenue caduque: selon eux, la situation politique allemande a changé, avec l’émergence du mouvement islamophobe Pegida ou le succès grandissant du parti populiste Alternative für Deutschland (AfD) qui surfent sur les craintes liées à l’afflux de plus d’un million de migrants en 2015.

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En 2003, la Cour avait alors estimé ne pas pouvoir trancher tant que des informateurs des services du renseignement intérieur (Verfassungsschutz) travaillaient au sein de la direction du NPD. Pour les juges, le risque était trop grand que ces «indics» aient pu agir comme agents provocateurs et amener le NPD à enfreindre la Constitution. La Cour a d’ailleurs exigé il y a un an du Bundesrat qu’il puisse «prouver de manière appropriée» que les informateurs ont bien été «déconnectés». Alors, évidemment, le NPD compte bien utiliser cet argument de la surveillance du renseignement pour faire capoter la procédure. Le jeune avocat du parti, Peter Richter, cité dans des médias comme Die Welt, estime ainsi qu’il est impossible de démontrer que des informateurs sont effectivement «déconnectés».

Procéduralement risquée, l’interdiction du NPD n’est par ailleurs pas politiquement justifiée, estiment certains juristes et associations luttant contre l’extrême droite. Quant à Horst Meier, juriste et auteur du livre Interdiction du NPD: une pièce allemande en deux actes, il y explique qu’une des forces de la Loi fondamentale de la RFA est justement la liberté des partis: «Il faut apprendre à endurer les opinions absurdes et fausses» dans une démocratie, plaide-t-il, estimant aussi que le NPD ne représente pas de réel danger.

C’est ce que soutient aussi le Spiegel, qui s’étonne qu’un parti «d’à peine 6000 membres» soit menacé d’interdiction au prétexte qu’il représenterait un péril pour la démocratie. «Comme si nous n’avions pas d’autres problèmes», commente le magazine, évoquant la lutte contre le terrorisme et l’intégration des migrants, notamment après les événements du Nouvel An à Cologne, qui a montré, selon le quotidien économique libéral Handelsblatt – cité par Eurotopics – que Moscou soutenait «activement» le NPD.

La Tageszeitung, pour sa part, écrit que ce parti «est certes un scandale pour la démocratie, mais pas un danger». Le quotidien de gauche souligne qu’une interdiction du parti profiterait à l’AfD, alors que celle-ci est jugée inoffensive, malgré son discours «de haine et de peur au cœur de la société [qui] font plus de ravages». «La maturité de la République» est suffisante en 2016 pour se défendre vis-à-vis de ses adversaires politiques, soutient la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Financièrement en difficulté (le parti a été privé de subventions en février 2013), le NPD a pourtant provoqué un petit tremblement de terre en entrant au Landtag de Saxe au début de cette année.