Du point de vue historique, le Conseil fédéral est l’institution suisse qui a par excellence incarné le principe de l’intégration et de la stabilité politique. Depuis une vingtaine d’années, l’élection du Conseil fédéral participe d’une concurrence plus intense qui caractérise l’ensemble du système politique suisse. Dans le cas de l’élection des membres du gouvernement, des nouvelles règles du jeu non écrites, fondées sur une plus grande incertitude et une politisation plus ouverte, se sont imposées: à la fois pour des sièges vacants et pour l’élection des sortants. L’éviction de deux conseillers fédéraux en 2003 et en 2007 a été, rappelons-le, une exception dans l’histoire électorale suisse. On mesure ainsi les effets du changement des rapports de force dans les élections du parlement, mais surtout d’une capacité diminuée des partis de consolider des accords avant le jour de l’élection, y compris à propos des critères de sélection des candidatures.

Les partis politiques sont loin d’exercer une maîtrise réelle du jeu lors de l’élection du Conseil fédéral. Leur maîtrise et celle des groupes parlementaires étaient plus grandes avant la remise en question de la stricte répartition des sièges avant 2003. Aujourd’hui, les stratégies, ouvertes ou cachées, élaborées durant la campagne, peuvent encore plus facilement être balayées le jour de l’élection par des circonstances imprévisibles. Cette imprévisibilité est largement favorisée par un système électoral qui permet d’être élu sans devoir se porter candidat: un système qui est fondé sur le principe que l’élection est d’abord une affaire du parlement plus que des partis politiques. Par ailleurs, déjà depuis le début des années 1990, les élections à un tour unique ont disparu.

Si le consensus sur la hiérarchie de critères de sélection des candidatures n’a jamais été facile, depuis une trentaine d’années, les controverses augmentent, notamment avec l’émergence de critères nouveaux et la remise en cause de critères traditionnels. Parmi ces derniers, non seulement l’appartenance religieuse, mais aussi l’appartenance cantonale: entre 2003 et 2007, pour la première fois dans l’histoire du Conseil fédéral, deux élus appartenaient à un même canton. Les nouvelles règles du jeu ont surtout favorisé des critères comme l’appartenance partisane, l’expérience politique et le profil idéologique des candidats. L’attribution du siège vacant au même parti ne va plus de soi. Depuis les années 1960 et jusqu’en 2003, il y avait un large consensus sur le fait que chaque parti laissant un siège vacant avait le droit de le conserver. La rupture de la formule de répartition partisane instituée depuis 1959 a produit une incertitude généralisée dans chaque parti politique et dans la relation entre les partis. Avant les années 1990, le parlement appréciait des candidats au profil bas, qui pouvaient assurer leur intégration dans le collège gouvernemental. Depuis une dizaine d’années, le fait d’afficher des positions «claires» sur tel ou tel enjeu est devenu un atout. Cette nouvelle tendance reflète une plus grande personnalisation du Conseil fédéral, y compris une concurrence plus ouverte entre ses membres, mais aussi l’évolution du rôle des médias. Si l’élection du Conseil fédéral reste une tâche exclusive du parlement, le champ médiatique (et le corollaire d’experts de sondages et de politologues) n’a jamais été si décisif dans la construction de l’image des candidats. Chaque candidat se place ou est placé sur l’axe «gauche-droite», autrement dit on valorise le fait qu’il puisse s’inscrire dans le critère de mesure par excellence de la polarisation politique. Et cela malgré le fait que le candidat, une fois élu, doit se conformer, d’une manière ou d’une autre, aux logiques d’un gouvernement collégial.

Qu’en est-il des critères de sélection comme l’appartenance régionale ou la langue d’origine? Elles n’ont pas perdu leur rôle. Cependant leur statut politique devient plus controversé, par exemple lorsqu’on constate la manière dont la candidature d’Urs Schwaller est défendue par le PDC, ou comment les candidats romands du PLR se sont imposés, au sein du groupe parlementaire, pour contrer l’hypothèse d’une candidature du président du parti, le Tessinois Fulvio Pelli. Inscrits dans les nouvelles règles du jeu, les critères traditionnels semblent prendre un autre sens par rapport au passé: à une perte de reconnaissance des minorités en tant que telles correspond le principe selon lequel les minorités n’ont un droit de représentation uniquement si elles s’imposent dans la compétition avec (ou contre) les majorités.

On voit donc pourquoi les campagnes actuelles tendent à miser surtout sur des critères «cumulatifs», comme le capital politique personnel (l’expérience, la compétence) ou plus «plastiques», comme la position idéologique («être de gauche» «du centre», «de droite»), qui permettent aux candidats issus des minorités de ne pas être condamnés à l’être toujours. En même temps, l’effet de ces nouvelles règles du jeu est d’affaiblir le rôle du Conseil fédéral comme symbole de l’intégration politique nationale, notamment en ce qui concerne les intérêts régionaux et linguistiques.

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