Opinions

Pour l'exemple. Par Alain Campiotti

L'histoire des temps de troubles et de guerre est peuplée d'ombres énigmatiques, silhouettes indécises menacées par l'oubli, qui n'ont pas trouvé leur place entre le rejet et la reconnaissance. Maurice Bavaud est une de ces figures floues. Etait-il illuminé ou courageux, cet homme qui tenta, il y a exactement soixante ans, d'assassiner Adolf Hitler? Il suivait le dictateur de ville en ville, et aurait pu l'abattre – dirent ensuite les nazis – quelques heures avant le déclenchement de la «Nuit de Cristal», véritable début de la persécution massive des juifs par le régime hitlérien. Geste fou qui aurait changé l'histoire? C'est ce que disent les partisans de la réhabilitation de Bavaud, qui fut décapité à Berlin en 1941. Réhabilité par qui? On voit bien l'embarras du Conseil fédéral, à qui on demande en fait des comptes sur l'attitude à l'époque de la police fédérale, si complaisante avec la Gestapo pour charger puis abandonner le jeune séminariste. Bavaud, dont les motivations demeurent obscures, n'a pas la pureté de Paul Gruninger, le fonctionnaire saint-gallois, qui lui sauva concrètement des juifs, fut puni pour cela et mourut avant d'obtenir réparation.

Novembre, mois lugubre il y a soixante ans, est aussi le moment où les brigades internationales furent désarmées en Espagne par le pouvoir républicain agonisant. Les combattants vaincus de l'antifascisme, trompés le plus souvent par Staline, durent quitter le pays après un ultime sursaut de résistance. Parmi eux, il y avait une septantaine de Suisses, qui payèrent cher leur engagement extérieur une fois rentrés au pays: condamnations, privations des droits civiques, exils intérieurs. A ce jour, contrairement à leurs camarades d'autres pays européens, ils vivent encore avec ce que la justice militaire tenait pour un délit.

Le prix payé par ces «déserteurs» et ces révoltés est bien sûr moins lourd que la mort promise à la fin de la Première guerre mondiale aux soldats français qui avaient osé se mutiner contre les ordres criminels de généraux incompétents: des centaines furent condamnés, des dizaines exécutés, pour l'exemple. Lionel Jospin vient de provoquer une petite crise politicienne dont se régale la France, en allant rendre hommage à ces mutinés sur le lieu de leur supplice, au Chemin des Dames, champ de batailles sanglantes. A la veille des cérémonies marquant le 80e anniversaire de la fin de la Grande Guerre, Jacques Chirac s'est cru obligé de sortir de ses gonds, estimant que toute tentative de réhabiliter des mutins étaient une insulte au million de morts au combat. Mais les premiers avaient osé se lever, au péril de leur vie, contre une boucherie inutile que le maire de la commune où se trouve le Chemin des Dames a qualifiées de crime contre l'humanité.

Les mutinés de 17, les brigadistes de 38, Bavaud le décapité: qu'y a-t-il de commun entre ces oubliés de l'histoire dont on tente de retrouver la trace? Ils avaient tous eu le courage d'agir contre l'inacceptable, et ils avaient été puis engloutis. Ils méritent une reconnaissance. Pour l'exemple.

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