L'archevêque anglican Desmond Tutu a eu ces mots en bouclant les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation – en anglais TRC -, dont la tâche s'est achevée ce week-end: «Nous avons été profondément choqués par l'ampleur de la décadence du régime d'apartheid», a-t-il dit. «Mais nous avons été stupéfaits, émerveillés même, par la grandeur et la noblesse d'esprit de ceux qui sont prêts à pardonner à leurs bourreaux, au lieu de crier vengeance.» Desmond Tutu que l'on a vu autour du monde dans sa robe de pourpre, le visage posé contre le rebord d'une table, pleurant silencieusement en écoutant la litanie d'horreurs d'une victime de l'apartheid. On a moins remarqué, peut-être, sur cette image, la main qui caresse le dos de l'homme d'Eglise, ce geste de réconfort, cette association de tout un peuple au chagrin de son confesseur. Car c'est cela qu'a réalisé avant tout la Commission sud-africaine: ouvrir le confessionnal de la nation, dire ce qui s'y raconte, inviter chacun à s'y présenter.

En instaurant en 1995 une commission chargée de faire état des violations des droits de l'homme commises au nom de la ségrégation raciale ou de sa destruction, Nelson Mandela renonçait à l'instauration d'un tribunal de Nuremberg sud-africain. Celui-ci aurait jeté à la vindicte populaire six millions de Blancs indispensables à l'avenir du pays.

En confiant à un homme d'Eglise la recherche de la vérité, Mandela a imprimé à l'exercice une dimension mystique, une nature profondément religieuse que Desmond Tutu devait encore renforcer de retour du Rwanda. Dans cette Afrique du Sud profondément croyante, la TRC a sollicité auprès de la population noire, la plus affectée, des vertus puisées au plus profond des philosophies africaines: «l'Ubuntu», un terme que l'on retrouve dans toutes les langues du continent, l'expression d'une valeur immensément positive, qui recouvre à la fois la gentillesse, l'hospitalité, l'amour et le pardon, bien avant l'arrivée en Afrique des prêcheurs européens. A travers cet exercice empreint d'une profonde gravité, Tutu et Mandela ont su contenir leurs foules, mieux, les appeler au pardon.

L'exercice, bien sûr, a ses imperfections. Les atrocités commises également par l'ANC et les mouvements noirs ont pu sembler sous-estimées. Les Blancs, pour une partie, ont préféré se tenir à l'écart des auditions de la TRC, mais leur silence, pour la majorité, ne signifie pas mépris, loin de là. Fondamentales, les réparations promises aux victimes tardent à se concrétiser. L'amnistie accordée contre leurs aveux à de véritables assassins en série passe mal dans les ghettos. Mais en exposant sans détour par leurs témoignages l'horreur que fut l'apartheid et l'ampleur de ses exactions, les Sud-Africains se sont donné des bases solides sur lesquelles reconstruire l'avenir. La réconciliation, qui est une longue route pavée d'obstacles, se fera sur des valeurs communes et partagées, un passé incontestable. En cela, la nation arc-en-ciel peut se donner en exemple au reste du monde. A d'autres champs de bataille qui cherchent le salut.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.