Il y a tout juste un an, le Conseil fédéral nous donnait le feu vert et confirmait sa volonté d'organiser une exposition nationale. On pouvait donc s'attendre à ce que cette date marque la «fin des ennuis», que l'histoire mouvementée de l'Expo débouche sur l'apaisement, que les doutes et les interrogations cèdent la place au travail et à l'effort productif. Mais dans les faits, l'entreprise Expo.02 tient toujours de l'expédition.

Au cours de cette année, je me suis beaucoup interrogée sur la persistance des doutes, en dépit des changements à la direction, en dépit des décisions, en dépit de l'existence d'un comité directeur crédible et réunissant différents acteurs du monde politique et économique. Je cherchais à m'expliquer pourquoi un «Nous Expo» avait tant de mal à émerger, à prendre forme.

Quelles sont les caractéristiques de «L'entreprise Expo» que je dirige? Comment la définir? S'agit-il d'une entreprise privée? d'une entreprise publique? d'une réunion d'artistes, accompagnée de technocrates et de managers? ou d'une opération commerciale agrémentée de quelques créations artistiques? En réalité, c'est une expédition navale, comme celles que la République de Venise organisait au XIIe siècle pour aller chercher des marchandises au Moyen-Orient.

Ces expéditions étaient des entreprises risquées et coûteuses. La République de Venise en assurait le commandement à terre. Ceux qui les finançaient se réservaient les trois quarts des bénéfices en cas de succès, le capitaine et l'équipage se partageaient le quart restant. Et quand elles échouaient, le capitaine allait moisir quelque temps en prison. Le contrat avait l'avantage d'être clair…

En nous confirmant son soutien, il y a un an, le Conseil fédéral a commandité une expédition. Avec le comité directeur, dans le rôle de Venise qui surveille à terre l'opération. Pour en tenir la barre, il nous a fallu adopter des méthodes de management des plus rigoureuses, calquées sur le monde de l'entreprise, mais aussi affronter des aléas, dont une forte incertitude financière (pourtant épargnée aux marins vénitiens). Il nous a également fallu accepter de gérer cette entreprise sans points de repère, parce qu'aucun résultat intermédiaire ne sera disponible, parce qu'elle accumule tous les coûts au début et qu'elle ne portera ses fruits qu'à la fin, en une seule fois, quand elle aura fermé ses portes. On ne sait qu'une fois arrivé si l'expédition rapporte bien les richesses convoitées.

Expo.02 partage donc plusieurs des caractéristiques d'une expédition navale: elle parie sur l'avenir, qui peut rapporter gros en image, en cohésion nationale dans un pays qui doute beaucoup. Ses participants, comme ceux d'une expédition, en reviendront avec une expérience commune très forte et unique.

Les organisateurs des premières expositions nationales avaient voulu un événement qui célèbre les forces du pays et resserre les liens des Confédérés qu'une guerre civile venait de meurtrir. Depuis 1893, ce rituel redit l'identité suisse telle qu'elle avait été définie: un paysage (les lacs sur fond de montagnes enneigées, l'image constante des Expos), un savoir-faire (le tunnel du Gothard, les grands barrages), un peuple pétri de valeurs morales (le travail, la famille). A sa manière, Expo.02 rejoue tout ou partie de cette partition, s'inspire de certains thèmes, les actualise, les relit. Et si, plus de 150 ans après la guerre du Sonderbund qui avait déchiré la Confédération, la haine s'est effacée, le spectre de la fracture hante toujours les esprits. Ce qui menace aujourd'hui la cohésion et l'identité suisses, ce n'est plus la guerre mais l'indifférence, le désamour. La fascination pour le village planétaire a remplacé la fascination pour le village suisse.

Expo.02 s'inscrit dans la filiation des expositions nationales tout en parlant de la Suisse d'aujourd'hui, partagée entre ouverture et repli, entre peur et audace, entre nostalgie et élan. Cette déchirure, criante aujourd'hui, existait en germes dans l'Expo 64, qui déjà avait dû convaincre de son bien-fondé une opinion publique et une presse plus que sceptique.

Mais l'expédition Expo.02 est bel et bien partie. Je vous assure qu'elle avance, parfois au milieu des orages et d'une mer démontée, et qu'elle garde le cap. En tant que capitaine, je suis convaincue du bien-fondé du projet. Il m'arrive de penser qu'il dépasse le simple défi de l'organisation d'une exposition nationale au XXIe siècle. Peut-être ce projet nous donnera-t-il l'occasion de développer un savoir-faire nouveau, auquel la Suisse est peu habituée: celui de la gestion de la nouveauté, des aléas et des risques. Un savoir-faire dont on peut supposer qu'il devient de plus en plus précieux dans le monde tel qu'il va.

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