L’Expo 64, entre apogée et déclin annoncé du radicalisme vaudois

Les expositions nationales ne surgissent pas du néant: elles sont marquées par l’air du temps, en illustrent les moments forts, les espoirs, les doutes aussi. Sous le vernis officiel propre à ce type de manifestation, elles se veulent les témoins de l’époque qui les a vu naître tout en tentant de l’interroger. Il s’agit souvent de glorifier l’acquis, mais aussi de le remettre en jeu, de le confronter à une réalité souvent impalpable.

Celle de 1914 s’inscrit dans une profession de foi progressiste qui balaie l’Europe et qui rendra d’autant plus incompréhensible la guerre tapie dans les recoins de l’actualité. La Landi de 1939 transfigure l’exception helvétique au cœur d’un continent sur le point de vaciller et l’Expo 02 ne fait pas exception à la règle: le fameux nuage surplombant Yverdon-les-Bains ne symbolise-t-il pas le désarroi de la Suisse des années 1990, encore embrumée par le slogan dévastateur de l’Exposition universelle de Séville et le débat européen? La Suisse existe-t-elle vraiment?

La question aurait-elle paru incongrue aux concepteurs de l’Expo 64? Celle-ci a souvent été présentée comme une forme d’aboutissement de la société de consommation née de l’après-guerre, comme le visage d’une certaine réussite helvétique, au faîte de l’élan impulsé par les Trente Glorieuses…

Jugement pertinent, que cautionne l’autoroute Lausanne-Genève, véritable colonne vertébrale d’une société du progrès discontinu, nettoyée des vestiges de la guerre, sertie dans un climat de confiance que rien ne semble pouvoir ébranler.

Apothéose d’un moment de l’histoire, l’expo de 1964 incarne-t-elle aussi celle du parti politique qui, malgré les avanies du temps, continue à fonctionner comme le pivot du système suisse: le parti radical? Au niveau suisse, dépossédé de son statut hégémonique de 1919, il demeure le nœud de la «formule magique» inaugurée en 1959. Le compromis «historique» scellé entre radicaux, catholiques et socialistes, unis contre le communisme, semble incassable. Mais l’étoile des radicaux suisses pâlit peu à peu.

Dans le canton de Vaud, en revanche, les radicaux dominent encore le jeu politique. Mais fidèle à cette bourgeoisie décrite par l’historien britannique Peter Gay, à la fois conservatrice et libérale, fixée sur ses valeurs mais beaucoup plus curieuse qu’on le pense, le radicalisme parvient à absorber le changement et à le contrôler, en tout cas partiellement.

Il s’intéresse aux questions d’aménagement du territoire, inédites, s’interroge sur les mutations sociales: sous la houlette du conseiller d’Etat et aux Etats Gabriel Despland, en outre grand patron de l’Expo, la proportionnelle a enfin été introduite en 1960, suivant de peu le suffrage féminin, voté en 1957. Les radicaux en tirent les conclusions: une sorte de «formule magique» cantonale est mise en place en 1962, avec trois radicaux, un libéral, un PAI (Parti des paysans, artisans et indépendants, ancêtre de l’UDC) et deux socialistes. Elle durera jusqu’en 1994.

L’Expo, dans sa confiance dans l’avenir, semble certes consolider l’équilibre façonné dans les contreforts de la société d’après-guerre. Elle entend cependant aussi questionner son temps, ne pas s’assoupir dans la contem­plation de succès enregistrés: l’aventure de Gulliver a été souvent rappelée en cette année commémorative. Les failles ne doivent être tues.

Mais les radicaux qui la dirigent vont-ils jusqu’au bout de l’exercice? Prêtent-ils l’oreille aux remarques du juriste radical Max Imboden, qui publie en 1964 son Malaise helvétique? Pour lui, sous la chape du consensus, des germes de lassitude pointent, la participation électorale s’effondre, l’Etat se «bureaucratise» et dilapide sa crédibilité en même temps qu’il étend son emprise sur la société.

Les radicaux, attentifs à leur temps, n’aperçoivent pas les lézardes plus profondes qui strient «leur» édifice. Ils savent gérer avec efficacité les nouvelles questions, par le truchement de l’Etat arbitre qu’ils ont créé; ils ne les anticipent pas forcément. La question écologique, associée à la promotion de nouveaux modes de vie, n’est qu’esquissée.

Pendant ce temps, une nouvelle gauche affûte ses armes: le divorce entre socialistes et communistes ne lui paraît pas définitif. La décolonisation s’amorce, le paysage universitaire commence lentement à s’ébrouer. 1968 dynamitera la société héritée de l’après-guerre. Une nouvelle philosophie de la vie, de la liberté, prend corps.

Les enjeux de cette «révolution» sociale échappent souvent aux radicaux: Georges-André Chevallaz ne perçoit pas les attentes de la jeunesse; seul le vigneron Paul Chaudet scrute avec plus d’acuité les événements.

En phase avec le progrès qu’annonce l’Expo, les radicaux bétonnent leur influence pour une ­génération mais la crise intellectuelle déclenchée par la chute du mur de Berlin consacrera leur déclin.

C’est ce basculement que raconte aussi l’Expo 64. Dans sa vénération de l’acquis, elle laisse percer les signes avant-coureurs d’une remise en question de la société vaudoise et suisse, pour reprendre les termes de l’historien du popisme Pierre Jeanneret. Sous l’officialité flamboyante des certitudes d’un avenir réjouissant, les ruptures de demain s’exposent à travers les machines dés­articulées de Tinguely. Dans un cadre politique en mutation.

Historien spécialiste du radicalisme

L’Université de Lausanne et le Centre des sciences historiques de la culture organisent un colloque intitulé «Les années 1964: 50 ans après l’Expo», du 3 au 5 juin. Entrée libre sur inscription: www.unil.ch

A la fois conservateur et libéral, le radicalisme parvient à absorber le changement et à le contrôler, du moins partiellement

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