Revue de presse

L’ex-président brésilien Lula touché, mais (pas encore totalement) coulé

Il reste quelques minces chances pour qu'il puisse se présenter à la présidentielle en octobre prochain après sa condamnation en appel pour corruption. En attendant, les pro et les anti-Lula continuent à se déchirer sur l’équité de cette décision

Le tribunal d’appel qui a confirmé la condamnation de Luiz Inácio Lula da Silva pour corruption a grandement compromis les chances de l’ex-chef d’Etat brésilien de se représenter à la présidentielle d’octobre. «Mais sans couler définitivement sa candidature», selon l’Agence France-Presse (AFP). Le jugement de Porto Alegre a créé une situation d’incertitude inédite au Brésil où l’ultrafavori des sondages pourrait être déclaré inéligible, mais peu de temps seulement avant le scrutin.


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Sans surprise, les trois magistrats ont donc estimé mercredi que Lula était bien coupable de corruption passive et de blanchiment pour avoir reçu un triplex de 300 m², dont il affirme cependant n’avoir jamais eu les clés. Alors «maintenant je veux être candidat à la présidence», a-t-il lancé, dans une attitude de défiance après le jugement qui aggrave sa peine à plus de 12 ans de prison.

L’édition brésilienne d’El País, citée par le site de Courrier International, souligne au passage que «les avocats de Lula avaient contesté la compétence du juge Moro, chargé de l’enquête Lava Jato, lancée en 2014, qui concerne les affaires de corruption liées à la compagnie pétrolière publique Petrobras.» En doute: «l’absence du nom de Lula sur les documents de propriété, ainsi que la présence de nombreuses ratures», qui montreraient une volonté «de dissimuler l’identité de l’occupant de l’appartement».

Y a-t-il vraiment prescription?

Par ailleurs, «la réalisation de travaux d’aménagements personnalisés» a aussi mené ce juge «à penser que l’ancien président utilisait bien l’appartement». Les huit avocats de Lula ont demandé au juge d’appel, dans le cas où la culpabilité serait maintenue, de «reconnaître la prescription des faits», indique le quotidien Estadão.

Pour les analystes de Capital Economics, «le verdict à l’unanimité (des juges) a réduit le nombre de possibilités de recours de Lula», mais a en revanche fait grimper les marchés boursiers. Sa carrière n’est pas «stoppée net» et «il y a environ 30% de chances qu’il finisse par être dans la course». C’est aussi la probabilité que donnent les analystes d’Eurasia Group: «Son pari présidentiel n’a pas été enterré […] même si l’issue était la pire. Nous n’abaissons pas ses chances de concourir à moins de 30%.»

Si les premiers, via le liveblog du Parti des travailleurs (PT), crient au complot politique et accusent la justice d’avoir été étrangement rapide dans la procédure contre la figure emblématique de la gauche – sur la foi de preuves très minces provenant d’une délation – les seconds estiment que, comme toutes les formations politiques au Brésil depuis des décennies, l’ex-chef d’Etat est totalement corrompu et qu’il mérite la prison. Lula fait l’objet de six autres procédures, essentiellement pour corruption. «La question du triplex est loin d’être la plus grave», a même déclaré à l’AFP Leandro Paulsen, l’un des trois juges de Porto Alegre.

La perte de son appel par Lula est lourde de conséquences pour la prochaine présidentielle et sonne le début d’une bataille juridique probablement longue et filandreuse, à moins de neuf mois du scrutin dans le plus grand pays d’Amérique latine. «C’est une situation inédite au Brésil», souligne Fernando Schuler, de l’Institut d’ingénierie économique Insper, à São Paulo: «Lula demeure le favori de l’élection», mais «sa candidature est grandement incertaine. La situation est dramatique pour la démocratie», dit-il.

En tête dans les sondages

De leur côté, les pro et les anti-Lula, qui ont manifesté à Porto Alegre mais surtout à São Paulo mercredi, se déchireront toujours sur l’équité de cette décision. Et les avocats de l’ex-président vont pouvoir saisir des instances supérieures, jusqu’au Tribunal suprême fédéral, à Brasilia. Mais plus la justice pénale et électorale trancheront vite et plus les risques de disqualification augmenteront. Les candidats doivent se déclarer avant le mois d’août, et Lula n’a donc dans le fond aucun intérêt à ce que la justice aille trop vite.

Selon les derniers sondages, plus d’un tiers des Brésiliens sont prêts à voter pour lui en octobre. Il distance largement son suivant, le député de l’ultra-droite Jair Bolsonaro (17%), le «Donald Trump du Brésil», selon Slate.fr. Quant au président conservateur Michel Temer, dont le mandat a aussi été secoué par une succession de scandales, il ne se représente pas et aucun candidat ne s’impose au centre de l’échiquier politique:

Voilà pourquoi dans ce pays où la population est désabusée, voire écœurée par la politique, cette situation pourrait ouvrir un boulevard à Lula. Il «va probablement rester en mode campagne quelle que soit l’issue de la bataille légale», estime  Thomaz Favoro, de Control Risks: «Il continuera de faire appel jusqu’à ce que toutes les possibilités soient épuisées.» Le PT a pour sa part intérêt «à continuer de remettre en question les décisions judiciaires» afin que Lula passe «pour la victime d’un procès à motivation politique», ajoute-t-il.

Quoi qu’il en soit, ses supporters vont manifester dans les rues et «il existe un risque crédible de confrontations violentes avec les forces de sécurité». Mais le PT a perdu le lustre des années Lula (2003-2010) et est devenu un «tigre de papier», un «parti minoritaire au Congrès», pour Fernando Schuler: «Le maximum qu’il pourra faire, c’est réussir à bloquer quelques routes.»

«Il faudra tuer des gens»

N’empêche, «pour mettre Lula en prison, il faudra arrêter beaucoup de gens, ou même plus que ça: il faudra tuer des gens», prédit Gleisi Hoffmann, présidente du PT et fervent soutien de Lula, interrogée par le site Poder360.com.br. Lors de sa conférence de presse relatée par El País, l’ex-chef d’Etat a assuré de son côté ne pas croire que du sang pourrait être versé:

Notre pays n’a pas une culture de la violence. Et c’est le PT qui a toujours été la victime de la violence. Historiquement, les morts sont de notre côté

Si le candidat bientôt déclaré est néanmoins affaibli politiquement par cette nouvelle condamnation, il peut tout de même «compter sur de puissants soutiens à gauche, comme ceux d’artistes et d’intellectuels», selon l’hebdomadaire de gauche Brasil de Fato. Ce journal a d’ailleurs titré son édition spéciale de janvier «Eleição sem Lula é fraude» («Une élection sans Lula serait frauduleuse»). Un slogan extrait d’une pétition mise en ligne sur le site Change.org en décembre 2017 qui a recueilli près de 215 000 signatures à cette heure.

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