Ayons le courage de voir les choses en face. La soudaine irruption de l'extrême droite sur la scène politique allemande n'est pas un cas isolé. Ce n'est pas la pure expression d'une spécificité est-allemande. Ce n'est pas l'effet du hasard ou des circonstances. Ce n'est pas la simple manifestation du désarroi d'une jeunesse oubliée. Et ce n'est pas non plus la conséquence du seul chômage, même s'il est vrai que ce dernier a pris en Saxe-Anhalt des dimensions particulièrement dramatiques.

Bien entendu, chacun de ces facteurs a son importance et comporte sa part de vérité. Mais toutes les explications sociologiques ne sauraient plus nous cacher une inquiétante réalité. Le triomphe de l'extrême droite n'est pas un accident, une crise ou une anomalie dans un système globalement sain. Nous sommes en train d'assister, partout en Europe, à l'émergence d'un puissant courant politique qui va sans doute s'inscrire dans la durée.

L'extrême droite est bien ancrée en Italie. Elle renaît en Espagne. Elle est de plus en plus présente en Belgique, en Scandinavie, ou en Autriche. Nous avons vu récemment à quelle influence elle pouvait prétendre en France. Si elle a davantage tardé à renaître en Allemagne, c'est que pour des raisons historiques évidentes les inhibitions y étaient autrement plus fortes. Dimanche 26 avril, cette digue psychologique a cédé à son tour, et l'on peut parier sans prendre trop de risques que la Deutsche Volksunion, portée par le courant général, va au-devant de nouveaux succès durant les années qui viennent.

Ce constat en amène un autre: pourra-t-on, longtemps encore, traiter un phénomène durable par le simple jeu de l'anathème? Pourra-t-on continuer à nier l'existence de l'extrême droite en espérant qu'elle disparaisse comme un mauvais rêve? Après ce traumatisme, on peut être certain qu'en Allemagne, comme en France, l'isolement du fascisme renaissant fera figure de mot d'ordre général ces prochaines semaines. Cette mobilisation est nécessaire, elle est bonne pour le moral et pour la morale. Mais sera-t-elle efficace pour autant? On fait mine de croire que l'extrême droite se réduit à son discours raciste et haineux. C'est pourtant à un mouvement plus enraciné et plus vaste que nous avons affaire. Un mouvement dont le destin est étroitement lié, par réaction, à la construction européenne. Un réflexe identitaire profond et dangereux, dont les démocrates européens doivent impérativement prendre conscience. L'extrême droite n'est déjà plus une exception, elle accède sous nos yeux au rang de «banale» composante d'une droite en pleine recomposition. Partout les forces libérales et conservatrices lui cèdent du terrain. Et si aujourd'hui, elle est encore tenue à une relative marginalité du fait de ses outrances, il faut craindre que demain elle obtienne le statut plus respectable de droite nationale par une simple modération de langage. C'est déjà le cas de l'Alliance nationale italienne. Ce sera peut-être demain celui d'un Front national sans Le Pen mais avec Mégret. Toutes les combinaisons, toutes les coalitions, toutes les alliances pour le pouvoir lui seront alors ouvertes.

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