Sa majesté Bhumibol Adulyadej n’était pas un monarque comme les autres, surtout vu de Suisse, où il avait en partie grandi, à Lausanne, entre 1933 et la fin de la guerre.

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Décédé jeudi à 88 ans après 70 ans de règne, le défunt roi de Thaïlande était, depuis son accession sur le trône en 1946, l’incarnation du peuple qui le révérait et du «pays du sourire» dont il ne partageait pourtant pas, dans la plupart de ses apparitions, la joie de vivre bien connue.

Impossible, en effet, de dissocier sa figure paternaliste des transformations de ce pays bouddhiste et jamais colonisé d’Asie du Sud-Est. Convaincu de la nécessité de développer son royaume sans mettre en péril son ordre spirituel et social immuable, résolu à le maintenir ancré dans le camp occidental lors de la guerre du Vietnam, méfiant envers les aspirations républicaines exprimées lors des révoltes étudiantes ou des épisodes démocratiques, Rama IX – son nom dynastique – est toujours resté au centre de la vie politique. Proclamé roi après la mort prématurée de son frère Ananda, il sut transcender les limites de la monarchie constitutionnelle par un savant mélange de culte de la personnalité, de souci du petit peuple, et d’utilisation de l’armée. Laquelle, au fil d’une vingtaine de coups d’Etat (dont celui qui porta l’actuelle junte militaire au pouvoir en 2014), a toujours contrebalancé par les armes l’influence d’élus jugés trop corrompus.

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A l’heure où la démocratie tangue dans de nombreuses parties du monde, secouée par les extrémismes religieux et par les inégalités de la mondialisation, le roi «suisse» Bhumibol laisse derrière lui un héritage très politique. Il privilégia toujours la cohésion nationale et la défense de la souveraineté thaïlandaise. Quitte à assumer, dans cet Orient toujours compliqué, une redoutable part de secret.

Ses mises en garde contre les abus de pouvoir, la corruption et la mauvaise gouvernance voisinaient ainsi avec l’utilisation abusive du crime de lèse-majesté, encore utilisé pour faire taire tous ceux qui critiquent la monarchie et s’interrogent sur la personnalité controversée du prince héritier Vajiralongkorn. La richesse faramineuse de la couronne thaïlandaise a aussi dangereusement nourri le clientélisme monarchique, exploité par de puissantes familles dans ce pays émergent toujours marqué par de profondes inégalités.

Scandales étouffés. Loi du silence. Censure. Autoritarisme. Le royaume, depuis 70 ans, vit avec cette cruelle part d’ombre. Mais elle ne doit pas faire oublier ce que Rama IX considérait comme l’essentiel: la stabilité. Et le fait que malgré des accès récurrents de grave violence, la Thaïlande, depuis 1946, a réussi à éviter le chaos généralisé et à accoucher d’une classe moyenne capable, aujourd’hui, de jouir d’une liberté sous contrôle, mais néanmoins réelle.

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