Emmanuel Macron nous aura fait poireauter. C’est le moins que l’on puisse dire. Alors que les médias les plus sérieux annonçaient dès le lendemain de sa réélection la nomination imminente d’un nouveau premier ministre, ou plutôt d’une nouvelle première ministre, nous nous retrouvons, près de trois semaines plus tard, toujours suspendus à ses lèvres. Les pronostics sur la date butoir et le casting auront connu de nombreux rebondissements, la ligne d’arrivée étant savamment et discrètement repoussée à plusieurs reprises, d’une semaine sur l’autre, provoquant une avalanche de supputations dans la presse française.

Un des derniers indices négligemment semés: le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, affirmait mercredi 4 mai que «le gouvernement Castex ira au bout du premier quinquennat qui s’achève le 13 mai à minuit», confirmant ainsi que la cérémonie d’investiture du 7 mai ne servait officiellement à rien. On en était alors au deuxième «dernier Conseil des ministres» sur trois.

Il a cependant suffi que le président réponde ce lundi à Berlin qu’il savait déjà qui serait son chef de gouvernement au prochain Conseil des ministres franco-allemand début juillet pour que la recherche «Emmanuel Macron premier ministre» reprenne la tête des obsessions sur Google en France. «Mais ce n’est pas ici que je vais le dire, ni maintenant, bien entendu», a ajouté un Emmanuel Macron hilare aux côtés du chancelier Olaf Scholz. «On a le droit d’avoir de la suite dans les idées mais de faire les choses en bon ordre.» On notera que le président part du principe qu’il remportera les législatives et n’aura donc pas à composer avec un premier ministre de cohabitation en juillet.

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On peut évidemment comprendre la difficulté à trouver la perle rare qui, selon la fiche de poste lâchée par le chef de l’Etat, doit être attachée «à la question sociale, à la question écologique et à la question productive» tout en étant compatible avec une majorité et un programme plutôt orientés vers la droite du centre. L’Elysée aurait même essuyé quelques refus de socialistes qui ont pris un malin plaisir à le faire savoir, démontrant par là les risques de l’attente interminable.

Maîtriser la temporalité

Le numéro d’équilibriste du «en même temps» macronien dans la nomination d’un gouvernement qui doit plaire à droite comme à gauche n’explique cependant pas tout. Ce petit jeu était aussi l’occasion pour le président de signer le grand retour du «maître des horloges». Un mantra cher à Emmanuel Macron depuis sa première candidature, une manière de maîtriser la temporalité et de montrer qu’il ne cède pas à l’agenda de la presse ou à celui de ses adversaires. En faisant tomber ses annonces par surprise, il prend le contrôle, il affirme sa puissance et se positionne au-dessus de la mêlée. On dit d’ailleurs qu’il a pour habitude d’arriver très en retard à la plupart de ses rendez-vous.

Autre bonne raison de faire traîner les choses: cela aura permis au président de raccourcir la campagne des élections législatives comme il avait réduit celle des présidentielles en limitant drastiquement ses interventions électorales avant le premier tour. En laissant ses adversaires se disputer seuls sur la distribution des circonscriptions, une cuisine politicienne qui met davantage en lumière ce qui les divise que ce qui les rassemble, Emmanuel Macron les force à se présenter sous leur plus mauvais jour. Et pendant ce temps, on ne parle pas des questions de fond, celles qui fâchent vraiment, comme l’âge de départ à la retraite ou les autres sujets de justice sociale dont l’explosivité était flagrante en fin d’élection présidentielle.

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La révélation ne peut cependant pas être repoussée plus longtemps. Le président a besoin de son gouvernement de combat pour aller au feu et incarner la ligne, si large et si difficile à définir, d’une majorité qu’il doit s’assurer en juin. Il a d’ailleurs dû le faire lui-même ce mardi en s’adressant à ses candidats aux législatives pour le lancement de la campagne de son parti. Très atypique pour un président de la République. L’heure a sonné pour le maître des horloges.

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