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L'histoire secrète des islamistes en Occident (1/6). Les secrets d'Al-Taqwa, la banque suisse de l'islam radical

L'histoire secrète des islamistes en Occident (1/6). Peu après les attentats du 11 septembre, les villas de deux financiers arabes sont perquisitionnées près de Lugano. L'opération «Lago» commence. Elle va aboutir à des découvertes surprenantes.

Le 7 novembre 2001, une colonne de véhicules de police s'engouffre sur la route abrupte qui mène au-dessus de Campione, minuscule enclave italienne au bord du lac de Lugano. C'est là, dans de riches demeures bardées de caméras de surveillance, que vivent les banquiers islamistes Youssef Nada, aujourd'hui âgé de 74 ans, et Ghaleb Himmat, 66 ans. Ils sont millionnaires et dirigent à Lugano la société financière Al-Taqwa, la crainte de Dieu en Arabe. Ils sont aussi, mais très peu de gens le savent, des dirigeants des Frères musulmans, un groupe fondé en Egypte en 1928 et qui aspire à la création d'un Etat islamique mondial.

Le soir même, à Washington, le président des Etats-Unis intervient à la télévision. George Bush salue l'assaut frontal lancé contre Al-Taqwa, qu'il décrit comme un réseau financier lié à Oussama ben Laden, le responsable des attentats du 11 septembre. Pour lui, l'enquête suisse est un prolongement de la «guerre contre la terreur» qui, au même moment, conduit les Américains et leurs alliés à envahir l'Afghanistan.

Le 31 mai dernier, pourtant, le procureur fédéral Claude Nicati a abandonné les poursuites entamées trois ans et demi plus tôt contre Youssef Nada et son associé. «Je crois qu'il est temps pour George Bush d'analyser comment il a pu être trompé de la sorte, ironise Youssef Nada d'une voix où se mêlent triomphalisme et amertume. C'était une fausse piste, depuis le début.» Maigre et vêtu avec soin, l'Egyptien réclame plusieurs millions de francs de dommages et intérêts à la Confédération pour le préjudice qu'il a subi. Déjà, à Berne, certains parlementaires bourgeois s'indignent qu'on ait pu instruire si longtemps un dossier qui, une fois classé, risque de coûter cher au contribuable.

Les recherches menées par Le Temps montrent que l'enquête sur la banque Al-Taqwa et ses dirigeants, baptisée opération «Lago», n'est pas une affaire judiciaire comme les autres. Elle s'apparente davantage à une opération des services de renseignement visant les réseaux de l'islamisme radical en Occident. Et les éléments qu'elle a permis de découvrir éclairent d'un jour nouveau l'histoire cachée des Frères musulmans, l'un des plus importants et des plus anciens mouvements islamistes au monde.

«Effondrement total»

Le raid policier du 7 novembre 2001 n'a pas pris les dirigeants d'Al-Taqwa par surprise. Depuis 1993, ils font l'objet d'accusations de collusion avec le terrorisme qui émanent de divers services de renseignements arabes et occidentaux. Les autorités suisses réagissent avec lenteur et circonspection. En 1998, elles organisent une rencontre avec Youssef Nada. Y participent Carla Del Ponte, alors procureure générale de la Confédération, Urs von Däniken, chef du Service d'analyse et de prévention (SAP, ex-Police fédérale), et Christian Duc, le principal responsable antiterroriste du SAP. Youssef Nada leur donne des explications qui semblent convaincantes: aucune enquête judiciaire n'est ouverte sur lui.

La société Al-Taqwa, fondée en 1988, est alors spécialisée dans la finance islamique, qui interdit le recours aux intérêts. Elle investit dans des projets industriels et commerciaux dont le bénéfice est partagé entre l'entrepreneur et le client qui fournit les fonds. En 1997, le bilan d'Al-Taqwa s'élève à 220 millions de dollars. Mais lors de la crise financière asiatique de 1998, la société subit une perte fatale – 75 millions de dollars (plus de 90 millions de francs). «Ce qui s'est passé n'est pas un secret, a déclaré Youssef Nada lors d'un interrogatoire. Ce fut un effondrement total.» En 2001, l'opération «Lago» signe l'arrêt de mort de la société, qui sera dissoute par la suite.

Parmi les clients de la banque, beaucoup sont des islamistes influents, membres ou proches des Frères musulmans: le cheikh Yousouf al-Qaradawi, qui est l'un des principaux actionnaires d'Al-Taqwa, Muhammad Akef, actuel guide suprême des Frères musulmans égyptiens, ou Faisal Maulaoui, un islamiste libanais très actif en France dans les années 1980. Eux ne se plaignent pas de la perte de leur argent. D'autres, les Saoudiens Ghaleb et Huda ben Laden, frère et sœur d'Oussama, sont mécontents et le font savoir. Ils interpellent la Commission fédérale des banques (CFB), qui ouvre une enquête. Elle soupçonne Al-Taqwa d'exercer depuis la Suisse une activité bancaire sans autorisation. Mais en l'an 2000, l'enquête de la CFB est classée au bénéfice du doute: la structure d'Al-Taqwa – répartie entre les Bahamas, le Tessin, et le Liechtenstein – est si diffuse qu'aujourd'hui encore, les autorités suisses ignorent où se trouvait exactement le centre financier de la société. Sa comptabilité, entreposée quelque part en Arabie saoudite, n'a jamais été localisée.

Depuis l'automne 2001, le procureur Claude Nicati a examiné en détail le fonctionnement interne d'Al-Taqwa. «C'était une sorte de fondation, avec un but très large de promotion de l'islam, expliquait-il au Temps en mars dernier. Ce qui m'a le plus frappé, c'est l'absence de contrôles à l'intérieur de la société. Ses dirigeants n'ont pas fait de rapports détaillés sur les projets qu'ils finançaient, ils n'ont jamais posé de question sur les pertes subies. Ils ont peut-être pris le risque de financer des projets douteux sans vérification.»

La piste Al-Qaida: une impasse

Lorsqu'ils pénètrent dans les villas de Campione, le 7 novembre 2001, les enquêteurs suisses n'ont que des soupçons assez vagues sur les activités d'Al-Taqwa. Fin octobre, ils ont reçu de nouveaux renseignements des Américains. Ils affirment qu'un lieutenant d'Oussama ben Laden, Mahmoud Mamdouh Salim, aujourd'hui emprisonné aux Etats-Unis, dispose d'un compte secret auprès d'Al-Taqwa. Youssef Nada dément, et les autorités suisses n'ont jamais pu prouver cette affirmation. Juan Zarate, membre du Conseil national de sécurité américain chargé des questions de terrorisme, admettait en février dernier dans un entretien au Temps que la plupart des informations de son gouvernement concernant Al-Taqwa proviennent de sources confidentielles des services de renseignement. Elles sont inutilisables dans une procédure judiciaire et, bien que les autorités américaines affirment le contraire, leur véracité risque de ne jamais être démontrée.

Il faudra du temps aux enquêteurs suisses pour comprendre que la piste désignée par les Américains est une impasse. En février 2004, un rapport de la Police judiciaire fédérale abandonne l'hypothèse du compte secret d'Al-Qaida. A la place, il mentionne des transferts d'argent entre Al-Taqwa et la société KA Overseas, décrite par les enquêteurs suisses comme la «centrale financière» d'un chef du groupe palestinien Hamas.

Mais ce nouvel élément ne mène nulle part. En mars dernier, Claude Nicati confiait ne pas avoir de preuves que les dirigeants d'Al-Taqwa aient sciemment financé un acte terroriste. Dès lors, le classement de l'enquête était inévitable.

L'opération «Lago» était-elle une perte de temps? Interrogée à ce sujet il y a plusieurs mois, une source officielle qui a suivi le dossier apportait un démenti catégorique: «Même si nous n'aboutissons pas à des condamnations, cette procédure nous aura donné ce qui nous manquait: la connaissance.» Avant le 11 septembre, les autorités suisses ignoraient à peu près tout des réseaux islamistes présents sur leur territoire. Les perquisitions chez les dirigeants d'Al-Taqwa leur ont permis de combler en partie cette lacune. Du point de vue juridique, le procédé est discutable, mais pour un professionnel des renseignements – et le fonctionnaire précité en est un – il est légitime.

L'enquête sur Al-Taqwa a permis de comprendre le rôle joué par Youssef Nada dans le mouvement islamiste international. C'est une forte personnalité, que les enquêteurs décrivent presque avec admiration. Il est cultivé, méthodique, polyglotte, il s'intéresse à tout. Il laisse parfois pointer un peu de suffisance, lorsqu'il rappelle aux policiers suisses qu'il n'est «pas un cantonnier» et qu'il est assez intelligent pour comprendre que ses accusateurs ne peuvent prouver ce qu'ils avancent.

Durant les interrogatoires, il ne lâche rien. Chez lui, c'est une habitude: dans les années 1950, alors qu'il n'était qu'un adolescent, il a été torturé en Egypte, dans les sinistres prisons du régime nationaliste de Nasser. On lui reprochait d'appartenir à «l'organisation spéciale», le bras armé des Frères musulmans. Ceux-ci étaient accusés, déjà, de terrorisme.

Rencontre avec Saddam

Youssef Nada n'a dû son salut qu'à l'exil. Ingénieur agronome de formation, il a vécu en Libye, en Autriche et en Suisse. L'origine de sa fortune est assez mystérieuse: il a commencé par produire du fromage blanc, puis s'est lancé dans le commerce de ciment, de blé, d'huile, de métaux avec les pays du Proche-Orient. Durant des années, il a tissé des relations étroites avec les principaux hommes politiques de la région: les dirigeants de la République islamique d'Iran, le leader palestinien Yasser Arafat, l'islamiste soudanais Hassan al-Tourabi, le président tunisien Bourguiba ou la famille royale saoudienne.

Dans sa villa de Campione, les enquêteurs suisses ont découvert une photo montrant Youssef Nada, tout sourire, s'apprêtant à serrer la main de Saddam Hussein. Selon le banquier, sa rencontre avec l'ancien président irakien remonte à 1991. Envoyé par les Frères musulmans, Youssef Nada aurait tenté de persuader le dictateur de retirer ses troupes du Koweït qu'il venait d'envahir. La discussion a duré deux heures et demie, et Saddam Hussein a refusé de céder. «Pour moi, c'est un criminel et un tueur, a expliqué Youssef Nada aux enquêteurs. Je suis une victime de dictateurs tels que lui.»

Quoiqu'intrigante, la photo de la poignée de main est loin d'être la principale découverte faite dans la villa du banquier égyptien. Au soir du 7 novembre 2001, les enquêteurs sont repartis de Campione avec de pleins camions de documents. Ils montrent que les Frères musulmans ont établi en Europe, depuis des décennies, un réseau souterrain au service de leur ambition politique: la création d'une société islamique parfaite qui sera amenée, un jour, à supplanter l'Occident comme force directrice de l'humanité.

Le livre de Sylvain Besson, La Conquête de l'Occident, paraîtra en octobre aux Editions du Seuil.

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