Les perquisitions de novembre 2001 à Campione près de Lugano, chez les dirigeants de la banque islamique Al-Taqwa, ont permis de saisir plusieurs tonnes de documents. Leur analyse va prendre des mois. Peu à peu, les enquêteurs suisses découvrent que leur contenu n'a aucun rapport – ou seulement très indirect – avec Oussama ben Laden et son réseau Al-Qaida, que les banquiers islamistes Youssef Nada et Ghaleb Himmat sont accusés d'avoir financé. Les textes découverts chez eux concernent une organisation beaucoup plus vaste et beaucoup plus ancienne: les Frères musulmans.

Empire islamique

En mars 1928, un petit groupe d'hommes se réunit dans la ville égyptienne d'Ismaïliya, près du canal de Suez. A leur tête, un jeune instituteur très pieux, à l'éloquence remarquable: Hassan al-Banna. Depuis son plus jeune âge, il milite contre le relâchement des mœurs qui, selon lui, ronge la société égyptienne. L'Egypte est alors une monarchie semi-coloniale sous tutelle britannique, où règnent le népotisme, le féodalisme et la pauvreté. Hassan al-Banna rêve de moderniser son pays et de briser le joug colonial grâce à un retour aux sources de la religion musulmane. Avec quelques fidèles, il fonde une organisation destinée à encourager le réveil de l'islam chez les Egyptiens: la Société des frères musulmans, croisement hybride entre un parti politique, une association religieuse et un mouvement de masse structuré de façon presque militaire.

L'époque est propice aux rêves d'émancipation. En Chine, en Inde, dans de nombreux pays colonisés naissent des forces nouvelles assoiffées d'indépendance, de progrès, de puissance. Elles s'inspirent parfois des totalitarismes ascendants en Europe. C'est le cas des Frères musulmans: quelques années après la création de son groupe, Hassan al-Banna évoquera l'idée de créer un «Empire islamique» qu'il compare, tout en les critiquant, au Reich allemand et à l'Italie mussolinienne.

Avant, pendant et juste après la Seconde Guerre mondiale, la Société des frères musulmans connaît un essor fulgurant. En 1949, lorsque Hassan al-Banna est assassiné par des agents monarchistes, l'organisation compte des centaines de milliers de membres. Trois ans plus tard, ses partisans croient que l'heure de la renaissance de l'Egypte a sonné: une junte militaire renverse la royauté discréditée. Dirigée par le colonel Gamal Abdel Nasser, elle adopte au début une attitude bienveillante envers les Frères. Mais, en 1954, après une tentative d'assassinat contre Nasser que le nouveau régime leur attribue, des milliers d'entre eux sont arrêtés, déportés, torturés. De tels cycles de répression se reproduiront jusqu'à nos jours: en mai 2005, les autorités égyptiennes ont encore arrêté des centaines de Frères musulmans accusés d'activités subversives.

Pour survivre, la confrérie exfiltre ses cadres les plus importants. Certains gagnent les pays arabes (Syrie, Jordanie…) où des branches des Frères ont été créées. D'autres trouvent refuge en Arabie saoudite, où les Frères n'ont pas d'existence légale, mais sont protégés par la monarchie. D'autres encore, comme Youssef Nada et Ghaleb Himmat, s'exilent en Europe. Le Vieux Continent va devenir le coffre-fort secret de l'organisation.

Organisation secrète

L'un des documents découverts lors des perquisitions à Lugano et à Campione, le 7 novembre 2001, a été baptisé par les enquêteurs Stratégie financière des Frères musulmans. Cet ensemble de notes manuscrites en arabe décrit le réseau financier mis en place par les Frères en Europe, dans les années 1970. Ce texte est une preuve irréfutable de l'existence d'une organisation secrète des Frères musulmans en Occident.

La Stratégie, qui s'ouvre par la formule «Au nom d'Allah», est signée par deux Frères utilisant les pseudonymes d'Abou Amr et Abou Hicham. Elle est datée de l'an 1403 de l'Hégire, 1983 selon le calendrier grégorien. En guise d'introduction, les deux auteurs expliquent que «certains membres de la Société [ndlr: des frères musulmans] ont investi avec enthousiasme le champ de la finance islamique […]. Leurs efforts individuels ont culminé dans la création de la Banque islamique au Luxembourg. Cette institution a commencé ses activités en tant que société holding pour les investissements en 1977 […].»

Six ans plus tard, le réseau des Frères compte au moins sept sociétés réparties entre le Luxembourg, le Danemark, Londres, les îles Caïmans et les Etats-Unis. Leurs moyens financiers sont considérables pour l'époque: le capital de la structure décrite dans la Stratégie est de 100 millions de dollars.

En soi, l'existence des sociétés mentionnées dans ce document n'est pas un secret. Il en existe même une brève description dans un opuscule de 1988 intitulé La Banque islamique, que l'on trouve encore dans certaines librairies musulmanes. Mais ce livre ne dit rien sur l'influence dominante des Frères au sein du réseau. La Stratégie découverte en novembre 2001 est beaucoup plus explicite: «Cette base [financière] offre un espace pour entraîner les ressources humaines de la Confrérie dans différents domaines économiques et techniques. En outre, il sera facile de l'utiliser comme une couverture qui ne pourra être aisément infiltrée par des activités politique [ndlr: d'espionnage].»

Le document précise que la présence de Frères musulmans à la tête des sociétés qui composent ce réseau permettra de l'«influencer» et de le «manipuler». La Confrérie dispose ainsi d'un instrument idéal pour «garder secrètes ses transactions financières» et «réaliser les nombreux projets nécessaires à [elle-même] et ses membres». Dans les années 1970, la Banque du Luxembourg a notamment financé l'édification d'un centre islamique des Frères musulmans aux Etats-Unis, consolidant ainsi l'influence religieuse de la confrérie en Amérique du Nord.

La piste du Djihad

Selon Juan Zarate, membre du Conseil national de sécurité américain chargé de la lutte antiterroriste, le réseau financier européen «est le précurseur d'Al-Taqwa», la banque islamique fondée à Lugano en 1988. Le but des deux structures aurait été d'assurer «l'expansion de l'idéologie politique des Frères» au niveau international. Les dirigeants des Frères comme Youssef Nada pouvaient utiliser leur réseau financier pour avoir «un pied dans le monde légal, un autre dans celui des idéologies extrémistes», estime Juan Zarate.

Reuven Paz, un enquêteur du Shin Beth, le service de sécurité intérieure israélien, a pu vérifier la réalité des liens d'Al-Taqwa avec le militantisme islamiste radical. Selon lui, la société suisse a financé à hauteur de plusieurs millions de dollars «l'Institut mondial d'études islamiques» (WISE), basé en Floride. Dans les années 1990, WISE était dirigé en sous-main par des membres du Djihad islamique, un groupe palestinien auteur de nombreux attentats contre Israël. L'existence de la relation entre Al-Taqwa et WISE est confirmée par les autorités suisses et américaines. Youssef Nada, en revanche, affirme n'avoir jamais entendu parler de cet institut.

Durant les interrogatoires, Youssef Nada s'est montré peu loquace au sujet des documents découverts chez lui, ou de ses activités de mécène de l'islamisme. Il n'a reconnu que l'octroi d'aides ponctuelles, comme les 15 000 francs qu'il a donnés au principal dirigeant islamiste tunisien, Rachid Ghannouchi, aujourd'hui exilé à Londres.

Il a aussi admis avoir été durant plusieurs années le responsable des contacts politiques internationaux des Frères musulmans: une sorte d'ambassadeur de l'ombre, qui a déployé dans les années 1980 et 1990 des efforts discrets de médiation dans plusieurs zones de crise, de l'Afghanistan à l'Algérie. Partout, son intervention visait à mettre fin aux conflits entre musulmans pour que ceux-ci s'unissent – sous la bannière de l'islam.

L'ami saoudien

Lors de la perquisition à Campione, les enquêteurs suisses ont découvert une lettre écrite en 1995 par Youssef Nada à l'un de ses correspondants, identifié seulement par le pseudonyme de «frère Abou Mohammed». A en juger par le contenu de la missive, il s'agit d'un personnage très proche de la famille royale saoudienne. Youssef Nada lui exprime sa gratitude pour le soutien prodigué par l'Arabie saoudite aux Frères musulmans persécutés par des dictateurs laïcs comme Nasser ou le colonel Khadafi. Il offre aussi une définition inédite de ce qu'est devenue la confrérie durant son exil: «Nous ne sommes pas un parti, ni une organisation, ni un groupe, mais grâce à Dieu nous sommes une école de pensée dynamique […]. L'entité qui est la nôtre aujourd'hui est comme un corps gélatineux qui s'étendrait dans tous les sens si on lui appuyait dessus et qui continuerait de croître, et nous sommes convaincus que notre champ d'action est le monde entier, [et que] notre communauté est celle de l'islam partout dans le monde.»

Le second dirigeant de la banque Al-Taqwa, Ghaleb Himmat, a occupé au sein des Frères musulmans des fonctions comparables à celles de Youssef Nada. Il connaît de nombreux dirigeants iraniens et s'est rendu en 1979 à Téhéran pour féliciter l'ayatollah Khomeiny, dont la révolution islamique venait de triompher. Il fréquente depuis 1968 le dirigeant islamiste turc Necmettin Erbakan, ancien premier ministre et dirigeant du parti interdit Refah. Ghaleb Himmat est membre du conseil de surveillance de la Fondation islamique de Markfield, dans le nord de l'Angleterre. Cette université musulmane privée, l'une des plus importantes au monde, est directement apparentée au parti fondamentaliste Jamiat-i-Islami, alter ego des Frères musulmans au Pakistan.

Cloîtré dans sa spectaculaire villa dominant le lac de Lugano, Ghaleb Himmat a longtemps nié avoir occupé la moindre fonction au sein de la confrérie. Mais l'ordonnance qui a mis fin à l'enquête menée contre lui affirme qu'il était «à la tête des Frères musulmans d'Allemagne». Il doit cette position privilégiée à son amitié de longue date avec Saïd Ramadan, ancien directeur du Centre islamique de Genève et père de deux islamistes suisses bien connus, Tariq et Hani Ramadan.

Le livre de Sylvain Besson, La conquête de l'Occident, paraîtra en octobre aux Editions du Seuil.