Un soir de mars 1960, six hommes se retrouvent dans un café de l'Odeonsplatz, à Munich. Cette réunion marque la naissance du premier centre islamique de la ville. Il servira plus tard de quartier général officieux des Frères musulmans en Europe.

Celui qui préside la séance se nomme Saïd Ramadan. Né en Egypte en 1926, mort à Genève en 1995, il est le gendre du fondateur de la Confrérie, Hassan al-Banna, et le père de deux figures de l'islam helvétique, Tariq et Hani Ramadan. Réfugié en Suisse, il joue le rôle d'idéologue en chef des Frères depuis l'écrasement de leur branche égyptienne par Nasser, en 1954. A ses côtés, dans le café de Munich, se trouve un étudiant syrien, Ghaleb Himmat. En 1988, ce dernier deviendra l'un des dirigeants de la banque islamique Al-Taqwa, basée à Lugano, qui vient d'être blanchie des accusations de soutien au terrorisme portées par George Bush.

La relation entre l'intellectuel égyptien et le futur banquier syrien est cruciale. Elle illustre les liens étroits noués entre le réseau financier des Frères en Europe et les centres islamiques fondés par Saïd Ramadan en Suisse, en Autriche, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et ailleurs. Cet ensemble de lieux de culte lui a survécu. Il forme aujourd'hui le plus organisé des mouvements qui prétendent représenter l'islam en Occident.

L'agression de l'Occident

Le périodique El-Muslimoun («Le Musulman») et les brochures que Saïd Ramadan édite à Genève donnent un bon aperçu de l'idéologie des Frères dans les années 1960. En Égypte, leur société a grandi dans une atmosphère de répression, de manipulations et de complots. Sa vision du monde s'en ressent fortement. «Le judaïsme mondial, et le communisme international ainsi que les puissances colonialistes et les tenants de l'athéisme et du laxisme moral, tous étaient dès le premier jour de ceux qui voyaient dans les Frères et leur Message un obstacle important», écrivait Hassan al-Banna avant son assassinat en 1949.

Les intrigues occidentales contre l'islam et les Frères musulmans sont l'un des thèmes de prédilection de Saïd Ramadan. Analysant les épreuves subies par le mouvement de «renaissance islamique», il explique que «de nouveaux obstacles sont constamment dressés sur le chemin de ce réveil, par de grandes puissances étrangères qui, pour une raison ou pour une autre, ignorent les buts véritables de l'Islam ou nourrissent, pour des motifs historiques, des préjugés contre lui».

Selon Saïd Ramadan, la haine de l'islam est une constante de l'histoire occidentale depuis au moins mille ans. Ainsi, «l'invasion des Européens en armes sous la forme des croisades […] secoua le monde islamique avec une violence sans précédent et [son] point culminant fut le massacre de 70 000 musulmans, hommes, femmes et enfants, lors de la chute de Jérusalem [en 1099, ndlr]. Les siècles suivants ont vu l'anéantissement impitoyable des musulmans de Sicile, du Midi de la France et d'Espagne. […] Au cours des siècles suivants, l'hostilité de l'Occident contre les musulmans prit la forme de conquêtes coloniales, souvent déguisées en «tutelles bienveillantes», mais destinées en réalité à mettre, politiquement et économiquement, les peuples musulmans en esclavage.»

Cette lecture conspiratrice de l'histoire voit les changements culturels et sociaux vécus par le monde arabe au XXe siècle – le «relâchement moral», l'«assertion frénétique de l'indépendance d'esprit de la femme», le creusement des inégalités – comme les produits de «l'agression» de l'Occident: «Ces «invasions culturelles», évidentes notamment dans les manuels scolaires, n'ont pas été moins dangereuses que les invasions armées, et leurs effets sont sans doute plus permanents. En premier lieu, beaucoup d'idées anti-islamiques ont ainsi envahi l'esprit des musulmans».

«La victoire ira au plus fort»

Un article paru dans un numéro du Muslimoun de septembre 1964 va plus loin, en prédisant une lutte à mort entre l'islam et ses ennemis: «[…] L'Etat d'Israël n'a pas seulement été créé par hasard, écrit l'auteur anonyme de l'article. Nous sommes convaincus qu'il s'agit plutôt d'une incarnation de la pensée de l'enfer, un mélange né de la rencontre entre le sionisme cupide, issu du Talmud falsifié et de la Tora falsifiée […] et de l'esprit des Croisés, inspiré par la jalousie et qui a tant de motifs de colère envers l'islam. C'est pourquoi nous sommes convaincus que ce plan idéologique élaboré doit être contré par un plan idéologique tout aussi élaboré, et qu'il faut répondre à ses attaques idéologiques, à sa guerre idéologique, par une guerre idéologique. Ce système de croyance doit être combattu par un système de croyance. La victoire ira au plus fort. Selon nous, ce difforme enfant trouvé ne peut être écrasé qu'avec l'arme du dogme religieux et de la foi. Et quel système de croyance est plus fort, et mieux à même d'écraser la juiverie et la croisade que l'islam?»

A cette époque, un jeune journaliste saoudien, Yahia Basalamah collabore au Muslimoun. Aujourd'hui, c'est un érudit à la stature frêle, qui porte de grosses lunettes carrées. Jusqu'en 2001, il a officié comme imam à la Grande Mosquée de Genève. Il estime que l'élément idéologique était secondaire dans le contenu du Muslimoun: «Ce qui m'avait attiré lorsque j'avais rencontré Saïd Ramadan durant le pèlerinage de La Mecque, c'était avant tout le sentiment religieux. Il avait une grande éloquence et, pour moi, il incarnait une religion vivante. Il y avait des choses politiques dans le Muslimoun, mais cela restait très vague et ne dérangeait pas les autorités suisses.» D'un ton doux, le religieux saoudien met en garde contre une relecture des idées de Saïd Ramadan avec les «lunettes du 11 septembre»: «Les lunettes d'aujourd'hui, ce sont celles de la CIA, du FBI, de Bush. Saïd Ramadan est mort depuis longtemps. Pourquoi reparler de lui aujourd'hui?»

Pourquoi en reparler? Parce que l'héritage de Saïd Ramadan est bien vivant, grâce aux nombreux centres qu'il a fondés en Europe et aux Etats-Unis. Leur but commun est de permettre aux fidèles de ne pas se laisser «submerger par l'athéisme de leur environnement». Et l'idéologie qui les inspire est toujours celle des Frères musulmans.

Révolte contre les Frères

Dans la constellation des centres islamiques fondés par les Frères musulmans en Occident, Munich occupe une place particulière. Son histoire interne est connue grâce à une disposition de la loi allemande qui oblige les associations à donner copie de leurs délibérations aux autorités. Les documents déposés au Tribunal administratif de Munich révèlent ainsi qu'au début des années 1970, lorsque Saïd Ramadan se retire, les hommes forts du centre ne sont autres que Ghaleb Himmat et Youssef Nada – deux hauts responsables des Frères musulmans qui dirigeront plus tard la banque Al-Taqwa de Lugano.

Sous leur impulsion, Munich devient un point de rencontre prisé des plus hauts dignitaires de l'internationale islamiste. Le futur Guide suprême de la Confrérie en Egypte, Mohammed Medi Akef, réside plusieurs années dans le centre. La mosquée de Munich, sortie de terre grâce aux dons des pays arabes récoltés par Saïd Ramadan, accueille le chef des Frères musulmans syriens, exilé en Allemagne, et un dirigeant du parti fondamentaliste pakistanais Jamiat-i-Islami. On y verra aussi Abdullah Azzam, Frère musulman palestinien qui sera, dans les années 1980, le mentor d'Oussama Ben Laden.

Cet univers très politisé est bien éloigné des préoccupations des fidèles munichois. A ses débuts, le centre est surtout fréquenté par les réfugiés musulmans venus de Russie ou de Yougoslavie qui ont combattu avec l'armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, les travailleurs immigrés turcs viennent grossir les rangs de la communauté musulmane. A plusieurs reprises, ces deux groupes dénoncent l'influence exercée par les militants arabes exilés sur la direction du centre.

Ainsi, en 1974, un représentant turc exprime sa frustration dans une lettre: «Les musulmans de Turquie ne s'expliquent pas pourquoi la qualité de membre de la Communauté islamique leur est systématiquement refusée […]. Vous savez parfaitement que la plus forte communauté musulmane d'Allemagne – celle des Turcs – a non seulement participé à la construction du Centre islamique et de la mosquée de ses mains, mais aussi par ses dons généreux […]. Malgré cela, les demandes d'adhésion de centaines de musulmans turcs vivant à Munich et en Allemagne du Sud sont rejetées sans justification […]. La direction actuelle comprend exclusivement, à une seule exception près, des Arabes qui vivent en dehors de Munich.» Mais les Frères conserveront le contrôle du centre, grâce à leurs contacts avec les mécènes du Proche-Orient et leur réseau de partisans établis dans toute l'Europe.

Un moment d'effervescence

La fin des années 1970 et le début des années 1980 sont une période d'intense activité pour les islamistes européens. En témoigne la fiche que la police fédérale a établie au sujet de Saïd Ramadan. Un passage rédigé en janvier 1980 affirme ainsi qu'en «juillet [1979], R. aurait participé à une réunion de personnalités dirigeantes des Frères musulmans à Londres.» Deux ans plus tard, le fonctionnaire chargé de surveiller l'exilé égyptien note qu'«il se peut que R. participe à la rencontre de leaders des Frères musulmans qui a lieu à Lugano (ou dans une autre ville suisse) au mois de janvier 1982.»

Le témoignage du banquier égyptien Soliman Biheiri, arrêté aux Etats-Unis en 2003, permet d'en savoir un peu plus sur l'ordre du jour de ces réunions. Le compte rendu de l'un de ses interrogatoires explique que «Biheiri a dit avoir entendu parler d'une fameuse conférence islamique à Lugano, Suisse, en 1979, concernant les problèmes de l'Oumma [communauté des croyants, ndlr] musulmane. Il pense que cette conférence s'est tenue dans la maison de Nada et que de nombreuses personnalités importantes du monde musulman y ont participé. Il a expliqué que la conférence a fourni un programme pour la plus grande partie du mouvement islamique dans les années 80.» Les Frères préparaient l'avenir – et l'extension de leur influence sur les musulmans d'Europe.

Le livre de Sylvain Besson, La Conquête de l'Occident paraîtra en octobre aux Editions du Seuil.