En août 1995, la dépouille mortelle de Saïd Ramadan est transportée de Genève dans une mosquée du Caire. Elle reposera désormais à côté de la tombe de Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans.

Celui qui prononce l'oraison funèbre, le cheikh Yousouf al-Qaradawi, est aujourd'hui la principale référence idéologique des mouvements inspirés par les Frères musulmans, en Europe et ailleurs dans le monde.

Né en Egypte en 1926, entré très jeune chez les Frères, Yousouf al-Qaradawi s'exile puis revient dans son pays au début des années 70. Profitant des libertés octroyées aux islamistes après la mort de Nasser, il anime la revue Dawa («L'appel»), organe officieux des Frères musulmans. Plus tard, il devient l'un des principaux actionnaires de la banque des Frères, Al-Taqwa, basée à Lugano. L'enquête ouverte sur elle en 2001, et qui vient d'être classée, a mis en évidence «des relations financières avec Yusuf Qaradhawi (sic), représentant d'un islam pur voire extrémiste», écrivait le Ministère public de la Confédération le 31 mai dernier.

Un islam total

Extrémiste? Le cheikh réfuterait certainement l'adjectif. Il dit avoir quitté les Frères musulmans égyptiens, qu'il juge trop sclérosés, depuis quelques années. Il se considère comme le représentant d'un islam du juste milieu, entre laxisme et fondamentalisme rétrograde. Un islam total, qui est «religion et Etat, foi et loi, culte et commandement, Livre et épée, prière et djihad tout à la fois, sans division aucune.»

Yousouf al-Qaradawi nourrit de grandes ambitions pour le monde islamique. Celui-ci doit «redevenir une seule communauté […] comme Dieu nous l'a ordonné, au lieu d'être [divisé] en plusieurs nations comme l'ont voulu les puissances impérialistes», écrit-il dans un petit livre vendu dans la plupart des librairies islamiques d'Europe. On retrouve là le rêve des Frères musulmans: permettre à la civilisation musulmane de reprendre la place prééminente qu'elle occupait dans le monde au début du Moyen Age, durant les siècles d'or de l'islam.

Dans un texte publié en 1990, Yousouf al-Qaradawi esquissait l'avenir du «Mouvement islamique», vaste ensemble de groupes nés des Frères musulmans. Dans le futur proche, il doit privilégier trois tâches: «la formation d'une avant-garde islamique», la création d'une «opinion publique islamique» et la préparation de l'opinion mondiale à «l'existence de la Nation musulmane». L'avant-garde qu'il veut former devra affronter «les sionistes, les croisés, les marxistes et les défenseurs des philosophies destructrices qui s'abattent sur notre Nation de l'Est comme de l'Ouest.»

Le cheikh Qaradawi a compris très tôt l'importance des communautés musulmanes d'Occident pour la réalisation de son dessein. Sa priorité est de les préserver du matérialisme qu'il déteste. «Essayez d'avoir votre propre petite société au sein de la société plus vaste, écrit-il en 1990, autrement vous vous dissoudrez comme du sel dans de l'eau.» Et pour susciter une «atmosphère d'islam» en Occident, il faut des militants, des structures, une logistique.

Vivre au rythme des fatwas

Patiemment, Yousouf al-Qaradawi se met au travail. Il obtient l'appui de religieux proches des Frères musulmans comme le Libanais Fayçal Maulaoui, influent en France, ou Rachid Ghannouchi, guide spirituel des islamistes tunisiens qui se sont réfugiés en Europe par milliers. En 1997, les trois hommes participent à la création du Conseil européen des fatwas et de la recherche (CEFR). Il émet des édits religieux – les fatwas – destinés à guider les musulmans dans leur vie quotidienne. Ils portent sur les sujets les plus divers: clonage, sexualité, vie professionnelle…

Le Conseil oscille entre souplesse et intransigeance. Il autorise un musulman à travailler dans un restaurant qui sert du porc si cela est nécessaire pour faire subsister sa famille. Une femme qui veut changer de coupe de cheveux doit d'abord consulter son mari avant de passer chez le coiffeur.

Si un musulman change de religion, le Conseil estime qu'il peut être mis à mort par un «gouvernement islamique» dans la mesure où il «affiche» son apostasie: «Sa mort vise en fait à protéger la religion et la société de ses méfaits et ne constitue pas un déni de la liberté de conscience vu le tort qu'il fait à autrui en piétinant leur droit. Les intérêts de l'Etat et de la société prévalent sur l'intérêt individuel personnel.»

Le Conseil des fatwas est étroitement lié à la Fédération des organisations islamiques en Europe (FOIE), vitrine politique des groupes inspirés par les Frères sur le continent. La Fédération possède une adresse dans la banlieue zurichoise, mais son véritable centre se trouve sur le campus de la Fondation islamique de Leicester, en Grande-Bretagne. Parmi les membres du conseil de surveillance de la Fondation figure le Syrien Ghaleb Himmat, numéro deux de la banque Al-Taqwa de Lugano. Selon une source officielle suisse, la Fondation islamique est l'une des institutions qu'Al-Taqwa a soutenues financièrement.

Les liens entre les membres de la FOIE et les Frères musulmans proprement dits sont bien réels. C'est ce qu'a confirmé au Temps l'actuel Guide de la Confrérie en Egypte, Mohammed Medi Akef: «A partir du milieu des années 50 jusqu'aux années 60 et après, la Confrérie s'est implantée en Europe; non seulement il y avait des Frères en Europe, mais il y avait une Confrérie. […] Beaucoup de Frères ont trouvé refuge en Europe, et ils ont travaillé ensemble pour former des réseaux, des organisations et des institutions de la Confrérie. […] Ces organisations et institutions sont indépendantes et autonomes. Nous ne les contrôlons pas. Ce sont les Frères à l'étranger qui dirigent ces organisations. Les structures liées à Qaradawi sont des organisations de la Confrérie dirigées par les Frères de différents pays.»

On trouve des ramifications de la FOIE dans presque tous les pays européens, y compris en Suisse. Dans certains Etats, elles sont des interlocuteurs reconnus par le gouvernement: c'est le cas en France où l'UOIF, branche locale de la FOIE, est associée aux travaux du Conseil français du culte musulman.

Faute de recensement précis des différentes composantes de l'islam européen, il est difficile d'évaluer l'audience de la mouvance «Frères musulmans» par rapport à d'autres sensibilités – des rigoristes salafistes aux alévis permissifs, en passant par les groupes turcs ou africains. Mais dans plusieurs pays, son influence est prépondérante, grâce au relatif professionnalisme de ses cadres, ses bonnes relations avec les mécènes du Proche-Orient et sa dimension mondiale.

Irak, foulard, Palestine…

La Ligue des musulmans de Suisse (LMS) fait partie intégrante de la FOIE. AÀ petite échelle, elle offre un reflet fidèle des activités que déploient les organisations proches des Frères en Europe. Son but est d'«instruire le musulman pour préserver son identité et sa personnalité islamique afin qu'il puisse accomplir son rôle civilisationnel». La Ligue organise des rencontres de femmes, des camps pour jeunes avec visites de parcs d'attractions, cours du Coran et conférences-débats. Chaque année, elle organise un congrès où se croisent des centaines de fidèles, convertis aux barbes rousses, islamistes tunisiens en exil ou familles bosniaques. On y trouve les livres du cheikh Qaradawi, de Tariq Ramadan et de son frère Hani. Certains animateurs de la LMS sont d'anciens employés de la banque Al-Taqwa.

A plusieurs reprises, la LMS s'est associée aux actions de la FOIE à l'échelle européenne. Elle a condamné la loi française interdisant le port du voile islamique à l'école: selon elle, le foulard est «un ordre divin [auquel] la femme musulmane [se] soumet volontairement». Comme les associations sœurs en France ou en Allemagne, elle soigne ses relations avec les autorités: au niveau cantonal, comme à Neuchâtel où la Ligue a implanté son principal centre, et au niveau fédéral où elle milite pour la reconnaissance de l'islam comme religion «officielle».

Le congrès organisé en 2002 dans le canton de Fribourg a permis d'entrevoir les réflexions qui inspirent l'action politique de la Ligue. La rencontre était consacrée aux retombées du 11 septembre pour les musulmans d'Europe. Tout en condamnant les attentats, les responsables de la LMS exprimaient leurs doutes sur la culpabilité d'Oussama Ben Laden, et faisaient le lien entre les attaques et la volonté des grandes puissances de «jouer avec leurs armements». Des orateurs invités par la Ligue ont invité les participants à créer un large front anti-israélien et anti-américain avec certains éléments de la société civile européenne. Le rapprochement stratégique avec les forces de gauche, notamment, est depuis longtemps à l'ordre du jour des Frères. Le 11 septembre et ses suites lui ont donné une nouvelle impulsion. En 2002, les Frères musulmans égyptiens ont organisé au Caire une «Conférence anti-globalisation et anti-impérialisme» à laquelle participaient des altermondialistes européens.

Djihad ou terrorisme?

Début 2003, les grandes manifestations contre la guerre en Irak – perçue par les Frères comme une agression contre la «nation musulmane» – leur ont permis de consolider leurs liens avec la gauche pacifiste et altermondialiste. Les organisations proches des Frères musulmans en Europe tentent, depuis le 11 septembre, de se présenter comme une alternative au fondamentalisme armé d'Oussama Ben Laden. Leurs positions sur le terrorisme sont toutefois bien éloignées de la non-violence. Yousouf al-Qaradawi, leur mentor, approuve les attentats-suicides du Hamas, la branche armée des Frères en Palestine: «Je considère ce type d'opération martyr comme une indication de la justice de Dieu tout-puissant, déclarait-il l'an dernier. Dans sa sagesse infinie, il a donné aux faibles ce que les forts ne possèdent pas, c'est-à-dire la capacité de transformer leurs corps en bombes comme le font les Palestiniens.»

En mars 2004, lorsque l'armée israélienne tue d'un tir de missile le cheikh Yassin, chef spirituel du Hamas, la Ligue des musulmans de Suisse condamne un crime «perpétré contre des civils et qui a visé en particulier une personne âgée, malade et handicapée, sans aucun respect des conventions et des traités internationaux protégeant la vie et la dignité de l'être humain.»

Cette déclaration ne dit rien des victimes civiles du Hamas en Israël. Pour les Frères et leurs héritiers en Europe, il faut distinguer la résistance armée, légitime lorsque les musulmans sont opprimés, du terrorisme qui est condamnable. Cette distinction ne peut faire oublier que certains Frères ont, dans un passé récent, entretenu des contacts suivis avec Al-Qaida, le réseau terroriste d'Oussama Ben Laden.

Le livre de Sylvain Besson, La Conquête de l'Occident paraîtra en octobre aux Editions du Seuil.