En novembre 2001, le raid policier visant la banque islamique Al-Taqwa, basée à Lugano, permet de découvrir une étonnante cassette vidéo.

On peut y voir les images d'un voyage effectué en mars 1993 en Afghanistan par Ghaleb Himmat, le numéro deux de la banque. Ce séjour afghan est une mission diplomatique secrète organisée par les Frères musulmans, dont les dirigeants d'Al-Taqwa sont de hauts dirigeants.

Le but du voyage, tel que le voient les enquêteurs, est à la fois simple et sinistre: il s'agit d'encourager les chefs de guerre afghans qui ont combattu l'Armée rouge à demeurer unis sur la voie du djihad, la guerre sainte. Les Frères vont leur proposer de se tourner contre un nouvel ennemi: l'Amérique et, derrière elle, l'Occident tout entier.

Pour Ghaleb Himmat, en revanche, le voyage était simplement destiné à ramener la paix entre les factions rivales qui se disputaient le contrôle de l'Afghanistan.

Les premières images de la bande vidéo montrent un hôtel de Jalalabad, ville proche de la frontière pakistanaise. On y voit les membres de la délégation des Frères musulmans: parmi eux, le futur Guide suprême égyptien, Mustafa Machour, et Yousouf al-Qaradawi, inspirateur des mouvements créés par les Frères et leurs héritiers en Europe.

Faire face aux «ennemis de l'islam»

De Jalalabad, la délégation part en direction de Kaboul, la capitale afghane. Les enquêteurs suisses ont utilisé des photos satellites pour retracer la route empruntée par les Frères. Ces images montrent que les véhicules qui composaient le convoi sont passés à côté du lac du barrage de Derunta, une zone qui a servi de base aux combattants d'Al-Qaida, l'organisation fondée par Oussama Ben Laden en 1988.

A Kaboul, le futur Guide des Frères prend la parole devant le président afghan d'alors, Burhanuddin Rabbani. Evoquant les méfaits des «ennemis de l'islam» contre les musulmans, Mustafa Machour lance un appel à la mobilisation (lire l'encadré ci-dessous): «Nous devons affronter cette campagne dans l'unité, avec une foi profonde et un vrai djihad. Je vous assure que, tout comme l'Union soviétique s'est écroulée, l'Amérique et l'Occident succomberont, avec l'aide de Dieu.»

Pour les enquêteurs, ce discours reflète le soutien moral et parfois matériel apporté par les Frères musulmans à l'internationale terroriste dont Oussama Ben Laden deviendra la figure de proue.

Un rapport confidentiel des policiers suisses rappelle ainsi que «la théorie du djihad […] dont Oussama Ben Laden s'est fait le chantre a été formulée par Abdullah Azzam» – un Palestinien membre des Frères musulmans. C'est lui qui, dans un texte du début des années 1980, invente le concept d'armée internationale destinée à venir en aide aux musulmans du monde entier. Intitulé Al-Qaida al-sulbah, «la base solide», ce texte inspirera la création par Oussama Ben Laden du groupe Al-Qaida, «la Base».

Argent et chefs de guerre

Durant la guerre menée par la résistance afghane contre les Soviétiques avec l'aide de volontaires musulmans étrangers (1980-1988), Abdullah Azzam exerce une influence décisive sur le jeune idéaliste qu'est encore Oussama Ben Laden. Mais après le retrait soviétique, quand les Afghans commencent à se battre entre eux, les deux hommes se rangent dans des camps opposés: Abdullah Azzam soutient le commandant Massoud, Oussama Ben Laden s'allie avec son rival Gulbuddin Hekmatyar. Protégé des Américains durant la guerre, ce fondamentaliste soutient aujourd'hui l'insurrection contre la présence occidentale en Afghanistan. Les enquêteurs suisses supposent qu'il pourrait être mêlé à la mort d'Abdullah Azzam dans un attentat à la voiture piégée, en 1989.

L'examen d'un compte ouvert à la banque Paribas de Lugano par la société Al-Taqwa révèle «des transferts d'argent au profit de Gulbuddin Hekmatyar», selon une ordonnance rendue par le Ministère public de la Confédération.

Les perquisitions chez les dirigeants d'Al-Taqwa ont aussi exhumé une lettre qui ressemble à la liste de courses d'un groupe combattant islamiste: «Former notre jeunesse sur un plan intellectuel/ bazooka/ mitraillettes/ bombes de tout type/ usines de munitions/ TNT/ […] anti-gaz toxiques/ bombes toxiques/ dispositif sans fil/ station radio miniature/vêtements/ nourriture/ médicaments/ grosses sommes/ aide des tribus/ haut-parleurs/jumelles […].»

Ces éléments ne démontrent pas que les dirigeants d'Al-Taqwa ont sciemment soutenu le terrorisme. L'enquête ouverte sur eux en novembre 2001 a d'ailleurs été classée le 31 mai dernier. En revanche, ils trahissent la proximité historique entre les Frères musulmans – qui se définissent comme modérés et pacifiques – et les groupes islamistes armés.

Cette relation avec les militants du djihad a été encouragée par Yousouf al-Qaradawi, principale référence idéologique de la mouvance inspirée par les Frères. Séduit par l'idée de brigades internationales capables de secourir militairement les musulmans, il écrivait en 1990: «Le Mouvement islamique devrait être bien informé sur tous ces groupes [djihadistes]. Il devrait avoir une forme de présence dans leurs directions et dans leurs rangs. Il doit aussi travailler sans cesse à leur unité et leur solidarité.»

Cette idée a été mise en pratique de plusieurs façons. Durant la guerre de Bosnie, des organisations humanitaires proches des Frères ont employé des membres de la Gamaa Islamiya, le groupe terroriste égyptien responsable du massacre de Louxor, en 1997, où 36 Suisses avaient trouvé la mort. Au Soudan, le leader islamiste Hassan al-Tourabi, un ancien Frère musulman, a offert l'asile à Oussama Ben Laden et ses partisans au début des années 1990. Le Soudan était alors un Etat islamiste soutenu par les Frères au niveau international.

Faut-il en déduire que les Frères musulmans et le Mouvement islamique qui s'est formé autour d'eux sont responsables des attentats du 11 septembre? Les enquêteurs suisses ne vont pas aussi loin. Il y a quelques mois, l'un d'eux confiait au Temps que les Frères avaient certainement été horrifiés par les attentats de New York et Washington. D'abord parce qu'Oussama Ben Laden est, d'une certaine façon, leur créature et qu'elle leur a échappé. Ensuite parce que les Frères et les groupes apparentés ont été durement frappés par la vague de répression qui s'est abattue sur les islamistes après les attentats, notamment dans le monde arabe.

Le révisionnisme du 11 septembre

De nombreux religieux proches des Frères, notamment Yousouf al-Qaradawi, ont fermement condamné les actions d'Al-Qaida. Mais cela ne veut pas dire qu'ils s'associent à la «guerre contre le terrorisme» lancée par les Etats-Unis.

Le cheikh Qaradawi, par exemple, préconise le «dialogue et la compréhension» face aux militants du djihad, qu'il considère comme des enfants égarés plus que comme des criminels. Selon lui, le pardon accordé à cette «jeunesse armée», quand elle se sera repentie, permettra aux musulmans de retrouver leur unité et de faire face à «tous les complots en voie de réalisation».

En outre, de nombreux responsables islamistes affirment plus ou moins ouvertement que les attentats du 11 septembre sont le produit d'un complot occidental. En Europe, on trouve des livres défendant cette thèse dans certains centres islamiques proches des Frères musulmans. La revue britannique Impact, également proche des Frères, a exprimé ce point de vue ainsi: «Il est tout à fait clair que les atrocités commises le 11 septembre […] n'ont pu avoir lieu qu'avec la connaissance préalable, la planification méticuleuse et l'accord de nombreux individus, groupes et agences à plusieurs niveaux, y compris les plus hauts, des autorités locales et fédérales des Etats-Unis.»

Ce discours ne signifie pas que tous les musulmans qui gravitent dans la sphère d'influence des Frères soient des terroristes en puissance. Aucun expert sérieux ne le prétend. Pour le commissaire belge Alain Grignard, le vrai problème est ailleurs: «Le soutien au terrorisme, c'est un épiphénomène, explique-t-il. Ce qui m'inquiète, c'est le projet de société.»

Désormais bien implantés en Occident, les mouvements issus des Frères musulmans sont-ils capables de s'affranchir des idées traditionnelles, viscéralement anti-occidentales, de leurs prédécesseurs? De la réponse à cette question dépend l'avenir de l'islam européen.

Le livre de Sylvain Besson,

La Conquête de l'Occident, paraîtra

à l'automne aux Editions du Seuil.