Pour qui veut contempler le visage de l'islam européen d'aujourd'hui, assister au grand rassemblement annuel du Bourget, près de Paris, est un must absolu.

Chaque printemps, dans de vastes hangars loués pour l'occasion, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) convie des dizaines de milliers de fidèles à sa réunion annuelle. On y trouve une impressionnante accumulation d'articles «islamiques»: disques de groupes religieux, vêtements branchés pour jeunes musulmans, livres et produits alimentaires hallal.

Une foule très diverse se presse dans ce bazar géant: intégristes aux longues barbes et pères de famille moustachus, pratiquantes voilées et jeunes femmes laïques qui s'intéressent à la religion, banlieusards de toutes origines et convertis français «de souche».

Cette variété et le succès populaire de la manifestation reflètent l'émergence en Europe d'une identité musulmane dont l'attrait s'exerce bien au-delà du cercle restreint des militants islamistes. Pour certains, ce phénomène offre une chance unique de réconcilier l'islam avec la démocratie. D'autres – dans les rangs de la droite populiste, de la gauche laïque ou des simples citoyens inquiets de la montée du communautarisme – y voient une menace pour l'Occident et son modèle politique fondé sur les libertés individuelles.

Un islam «plus épicé»

Au premier abord, le discours des dirigeants de l'UOIF devrait les rassurer. «Les musulmans de France, citoyens de ce pays, attachés et fidèles à leur pays, ne cherchent pas par leur pratique religieuse à défier la République ou à remettre en cause ses lois. Ils veulent tout simplement vivre leur spiritualité en voulant s'adapter au contexte et rester porteurs de paix et de fraternité», expliquait le président de l'UOIF, Lhaj Thami Breze, lors de la dernière réunion du Bourget.

Ce discours se double d'une volonté affirmée de s'insérer dans le paysage institutionnel français. Le mois dernier, l'UOIF a décidé de rester au sein du Conseil français du culte musulman malgré la féroce rivalité qui l'oppose aux organisations concurrentes, soutenues par le Maroc et l'Algérie. Nicolas Sarkozy, le ministre de l'Intérieur, a favorisé cette décision en intervenant directement auprès des dirigeants de l'UOIF. L'islam «plus épicé» de cette dernière ne le dérange pas, aussi longtemps que l'organisation «ne met pas en cause les lois de la République».

Partout en Europe, les gouvernements doivent répondre à la même question qu'en France: doivent-ils intégrer les organisations islamistes comme l'UOIF – ce qu'a fait Nicolas Sarkozy – ou les rejeter, comme le préconisent divers politiciens, notamment à droite ou à l'extrême droite, des Pays-Bas à la Norvège et à l'Italie du Nord?

Le pari de Nicolas Sarkozy, c'est de «couper» les organisations musulmanes de leurs racines historiques pour les transformer progressivement en structures purement françaises, détachées de leurs liens avec l'Afrique ou le Proche-Orient. Dans le cas de l'UOIF et des groupes apparentés en Suisse, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, ces racines plongent directement dans l'univers autoritaire et secret des Frères musulmans.

Obéissance absolue

L'influence des Frères est bien visible à la réunion du Bourget. À l'entrée du grand marché d'articles religieux, c'est une photo du cheikh Yousouf al-Qaradawi, le maître spirituel du Mouvement islamique, qui accueille les visiteurs. Tout près de là se dresse l'imposant stand du Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens (CBSP). Selon les autorités américaines, cette structure, également présente en Suisse, a contribué au financement du Hamas, le bras armé des Frères musulmans en Palestine – ce que le CBSP dément. Sur un côté du stand, un écran de télévision diffuse des images très crues de Palestiniens tués par les forces israéliennes. Elles semblent fasciner les jeunes des cités, nombreux au Bourget. Dans une salle voisine, les orateurs invités dénoncent les «injustices occidentales» en Irak et en Afghanistan, un poncif du discours des Frères.

Dans les librairies alentour, on vend de nombreux ouvrages écrits par les idéologues des Frères musulmans, comme leur fondateur, Hassan al-Banna. En novembre 2001, lors de perquisitions visant les dirigeants d'Al-Taqwa, la banque des Frères en Suisse, les enquêteurs avaient trouvé un livre où ses idées maîtresses avaient été soulignées à la main. Un rapport de police les résume ainsi: «Obéissance absolue, engagement sans limite, application, connaissance, comment recruter».

Un autre auteur exposé au Bourget est Sayyid Qutb, l'idéologue des Frères pendu en Egypte en 1966. Fanatisé par la prison et la torture, il a été qualifié de «philosophe d'Al-Qaida» parce que sa pensée radicale a inspiré, entre autres, le groupe terroriste d'Oussama ben Laden. On trouve dans ses livres un mélange de ferveur religieuse, servie par un style élégant, et de virulentes diatribes antisémites et anti-occidentales. Ce qui n'empêche pas ses œuvres d'être diffusées dans les centres islamiques prétendument «modérés» de France, d'Allemagne ou de Grande-Bretagne.

Vers l'Etat islamique

L'an dernier, le quotidien américain Chicago Tribune a publié de larges extraits d'un manuel destiné aux jeunes militants de la Muslim American Society, vitrine quasi officielle des Frères musulmans aux Etats-Unis. Ce document, dont Le Temps a reçu copie, est révélateur de la permanence des idées de la confrérie dans le monde contemporain. Ses références idéologiques – Qutb, Qaradawi ou Tariq Ramadan – sont issues, à des degrés divers, de la tradition des Frères musulmans.

Le manuel s'ouvre par une introduction aux règles de vie des camps pour jeunes, un ingrédient de base de l'action des Frères depuis leur création. Dans le camp, chaque participant est suivi à tout moment par un chaperon qui doit «s'assurer que son partenaire est à l'heure aux repas, aux lectures et aux autres activités du programme», notamment les prières. L'importance de mener une «vie collective disciplinée» est maintes fois soulignée.

La brochure affirme que les musulmans d'Occident n'ont que trois options: être exterminés dans le cadre d'un nouveau génocide, être assimilés en échange d'une «niche» permettant la pratique religieuse, ou «apporter l'islam en Occident et l'Occident à l'islam». C'est cette voie que les Frères préconisent. Dans ce but, ils utilisent des techniques de «développement personnel» qui ressemblent à s'y méprendre à celles des séminaires d'entreprise. Elles sont utilisées pour former des cadres dévoués et efficaces du «Mouvement islamique».

Si les méthodes de travail ont évolué, le but final demeure invariable: réunifier l'Oumma, la communauté des croyants de par le monde, proposer une «alternative civilisationnelle» à l'humanité et accomplir le «projet de renaissance» des Frères en établissant «l'Etat islamique idéal».

Cette société parfaite est opposée à l'Occident, source d'«oppression» et d'innombrables problèmes: «érosion de la morale, effondrement de la vie de famille, déclin de la communauté, fossé croissant entre riches et pauvres, influence négative et néfaste des médias, corruption internationale et politique […], profits énormes réalisés par les industries de l'alcool, du jeu, de la pornographie, de la drogue, de la mode […].»

Voix dissidentes

Le ton parfois vindicatif de cette littérature n'effraie pas des spécialistes comme l'universitaire français Olivier Roy. Selon lui, la relative radicalité des Frères et de leurs héritiers n'est pas un obstacle à l'intégration de l'islam en Occident: «Au fond, ce que l'on reproche à ces gens, c'est d'être musulmans. Certes, ils ont une stratégie politique. Leur objectif, c'est de constituer un lobby pour négocier avec les autorités, une sorte d'Eglise islamique européenne. Ils remplacent le djihad [guerre sainte] par la dawa [prédication]. Ils pensent avoir la meilleure religion du monde et veulent offrir une alternative à la décadence du monde occidental. Ils veulent nous convertir – mais les témoins de Jéhovah aussi! Ils sont également très conscients du déclin de l'Orient. Pour eux, un Occident islamisé serait le paradis sur terre.»

D'autres chercheurs voient dans l'émergence du Mouvement islamique en Occident l'avènement d'une génération de «nouveaux islamistes» prêts à intégrer la démocratie, les droits de l'homme et la modernité dans leur système de pensée.

Mais le discours traditionnel des Frères, qui demeure très politisé et anti-occidental, ne fait plus l'unanimité au sein du mouvement. En Europe et aux Etats-Unis, certains activistes critiquent les méthodes conspiratrices des Frères musulmans traditionnels, leur hostilité envers l'Occident et leur militantisme politique. «Beaucoup de gens parmi les Frères musulmans pensent à l'ancienne mode», estime Iman Elkadi, une Américaine dont le père, Mahmoud Abou Saoud, était un Frère musulman de haut rang. «Ils pensent qu'ils doivent tout contrôler, que leur chemin est juste et que c'est le seul possible. Moi, je crois qu'il faut simplement vivre comme des musulmans et la vérité finira par s'imposer d'elle-même.»

D'autres fidèles, souvent recrutés hors du milieu des exilés arabes, expriment la même idée: ils souhaitent pratiquer une religion «normale», débarrassée du discours révolutionnaire des Frères et acceptée en Occident au même titre que les autres religions.

Cette métamorphose a déjà commencé. Pour qu'elle soit complète, les héritiers des Frères devront rompre avec certains modes de pensée de leurs prédécesseurs, par exemple en condamnant clairement le terrorisme (même en Palestine), en admettant que les droits de l'homme s'appliquent aussi aux musulmans et en renonçant à la vision paranoïaque de l'Oumma persécutée par les «Croisés».

Si cette transformation aboutit, les Occidentaux les plus hostiles aux islamistes reconnaîtront peut-être la justesse de certaines de leurs critiques sur le monde moderne. Elles sont bien exprimées par ce passage d'un livre de Sayyid Qutb: «Les hommes sont aujourd'hui habités par le souci et la peur, le déséquilibre et l'anxiété. […] En fait, le vide et l'anxiété croissent à mesure qu'augmentent leur bien-être matériel et les agréments de leur vie. Ce vide intérieur poursuit l'homme comme un affreux fantôme. L'homme le fuit, mais il le rattrapera inévitablement.»

Le livre de Sylvain Besson, La Conquête de l'Occident, paraîtra en octobre aux Editions du Seuil.

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