Opinion

L’histoire à succès des juifs de Suisse

Il y a cent cinquante en ans, en 1866, une révision de la Constitution fédérale reconnaissait l’égalité des droits aux juifs de Suisse. A l’occasion de cet événement, la Fédération des communautés israélites présente une exposition itinérante. Son président, Herbert Winter, dit son espoir que les habitants de ce pays apprennent à se respecter encore davantage

Les occasions où les médias suisses évoquent les juifs de Suisse ne sont pas toujours des plus plaisantes. Il est souvent question d’antisémitisme, de la Shoah ou du conflit au Proche-Orient. Certes, ces thèmes préoccupent les 18 000 juifs de Suisse, mais pas exclusivement. Nous ne passons pas nos jours à vivre dans la crainte ou dans la misère. Actuellement, 150 ans après avoir accédé à l’égalité en droits, nous vivons très bien dans ce pays, dans notre pays.

Émancipation

Cela n’a pas toujours été le cas. Avant 1866, les juifs étaient exposés à une forte discrimination. Ce n’est qu’en 1866 que la révision partielle de la Constitution fédérale a conféré aux juifs la liberté d’établissement et le plein exercice des droits civiques.

Depuis cette émancipation, l’histoire des juifs de Suisse a été un succès. En 2016, nous sillonnerons la Suisse avec une exposition qui illustre ce succès. Cette exposition itinérante présente des portraits qui montrent dans quelle mesure les juifs de Suisse contribuent à construire notre pays et comment une seule et même personne peut porter en elle plusieurs identités, se revendiquer de plusieurs cultures. Prenez l’exemple de cette ancienne juge fédérale, qui a profité de l’émancipation en tant que juive et en tant que femme pour réaliser une carrière extraordinaire. Prenez cette ancienne directrice de police qui, enfant, a dû fuir l’Egypte pour devenir elle-même «Faiseuse de Suisses», plus tard dans sa vie. Prenez cet avocat qui, sans percevoir de contradiction, est à la fois juif pratiquant et membre du comité de sa section de district UDC.

«Nous sommes venus pour rester»

On me demande souvent quelle est la recette de notre succès. Ce succès repose pour le moins sur quatre facteurs. Evoquons d’abord le facteur essentiel: Nous, les juifs, nous sommes venus pour rester.

«Pour rester» signifie que nous nous percevions dès le début comme une partie prenante de la société. A la différence de certains immigrés venus pour le travail, nous sommes venus pour nous installer définitivement en Suisse. Les juifs ont appris la langue, ont fait des efforts pour s’intégrer et ont accepté la législation ainsi que les us et les coutumes du pays. La loi religieuse juive impose le respect de la législation de l’Etat, et ce fait nous a aidés à devenir Suisses.

Depuis des siècles

Le deuxième facteur important, c’est le temps: nous avons de l’avance sur les autres minorités immigrées. Cela fait longtemps, parfois des siècles, que les juifs vivent ici. La grande vague d’immigration juive, elle aussi, date déjà d’il y a un siècle.

Le troisième facteur-clé du succès réside dans l’éducation. En effet, notre culture est une culture du savoir: tout au long de notre vie, nous cherchons à apprendre, c’est l’essence de notre vie, de nos valeurs. Voilà pourquoi nous œuvrons pour une société qui accorde une place importante à l’éducation. Le savoir est indispensable pour lutter contre les préjugés et l’intolérance.

Esprit d’entreprise

Le quatrième facteur-clé repose sur l’esprit d’entreprise. Par le passé comme à présent, de nombreux juifs de Suisse ont eu de bons succès en tant qu’entrepreneurs, que ce soit dans l’industrie du textile en Suisse orientale, dans l’horlogerie jurassienne ou dans le commerce. Certains juifs ont fondé de grands magasins tels que Manor ou Loeb. Pourtant, nous ne considérons pas qu’aspirer au succès économique est une fin en soi. Le succès économique permet la bienfaisance, qui a une place centrale et une longue tradition dans le judaïsme. Certains des principaux mécènes de ce pays, dans le domaine scientifique autant que culturel, sont des Suisses juifs.

Aujourd’hui, nous sommes fiers de nos racines juives et de notre identité suisse. Dans le contexte des valeurs juives, nous nous engageons pour une société meilleure et plus ouverte – pas uniquement dans les cas qui nous touchent directement en tant que juifs.

Problèmes non résolus

Faut-il conclure que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, en ce qui concerne la coexistence des Suisses juifs et non-juifs? Dans la majorité des cas, tout se passe très bien, effectivement. Pourtant, il reste un certain nombre de problèmes non résolus. En Suisse aussi, des attentats terroristes contre les synagogues sont possibles. A l’opposé des juifs dans les autres pays, nous devons supporter nous-mêmes les frais immenses pour assurer notre sécurité. Ce fardeau pèse de plus en plus lourd sur nos épaules. Dans ce pays, un habitant sur dix continue à entretenir des préjugés antisémites. Nous sommes souvent surpris de constater qu’il existe toujours des gens qui pensent que les juifs ne sont pas de «vrais» Suisses.

Que nous sommes de «vrais» Suisses, notre exposition le prouve de façon impressionnante. Comme nous faisons partie intégrante de cette société, nous ne sommes pas prêts à accepter les problèmes de sécurité ou les préjugés. Nous en discutons d’égal à égal avec nos concitoyens, nous cherchons des solutions en collaboration avec la société civile, avec les milieux politiques et avec les autorités. Nous espérons que l’année jubilatoire 2016, avec son exposition itinérante et les rencontres que celle-ci apportera, contribuera à rapprocher encore plus les Suisses juifs et non-juifs. Si nous parvenons à faire en sorte que les habitants de ce pays apprennent à se respecter encore davantage, avec toutes leurs différences et tous leurs points communs, nous aurons atteint notre objectif.

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