La plupart des procédures de restitution (des biens juifs) actuellement en cours n'auraient jamais commencé sans la campagne agressive menée par le Congrès juif Mondial et ses organisations associées. Bien qu'une grande partie de l'argent promis dans les années 1990 soit bloquée par les litiges et les querelles bureaucratiques, il pourrait encore, s'il était distribué sans entraves, profiter au petit groupe de survivants de l'Holocauste dispersés dans le monde et dont la plupart, particulièrement en Europe de l'Est et en Russie, vivent dans l'indigence et l'isolement.

Mais cette campagne a aussi eu d'autres effets. A commencer par la nature discutable de certaines des plaintes, spécialement celles qui ont été réglées en bloc et sous la contrainte par les banques ou les entreprises soucieuses d'éviter de faire parler d'elles en permanence et/ou de continuer leurs affaires aux Etats-Unis. Dans le cas des compagnies d'assurances, les problèmes sont si compliqués que toute revendication est inévitablement sujette à caution: de nombreuses questions surgissent, comme de savoir si le paiement des primes avait été effectué en temps voulu, s'il y avait des garanties de réassurance, quelles ont été les conséquences des dévaluations de la monnaie, et ainsi de suite. Comme sur les comptes en déshérence, le rapport de la Commission Volcker réfute clairement l'accusation selon laquelle les banquiers suisses se seraient livrés à un vol systématique à grande échelle.

En revanche, le rapport Volcker relève la nature suspecte de bon nombre des demandes d'indemnisation qui n'ont cessé d'affluer depuis que cette affaire a commencé dans les années 1990. Une série de communiqués publics et d'annonces payantes a incité les Juifs du monde entier à repérer leurs noms sur les listes de titulaires de comptes en déshérence et de polices d'assurance impayées. On leur a ensuite fait accroire que déposer une plainte était un impératif moral, une façon d'assurer que justice serait rendue.

Le rapport Volcker lui-même émet de sérieuses réserves sur la publication des listes de comptes qui provoque «un plus grand nombre de comportements insensibles et contraires à l'éthique que les faits ne le justifieraient», qui encourage des «revendications frivoles» qui peuvent «entraver le processus de résolution des plaintes et retarder la justice plutôt que servir les demandeurs légitimes». Un tribunal indépendant d'éminents juristes a examiné les demandes déposées auprès des banques suisses et en a déjà refusé 80%. Mais les organisations juives poursuivent leur propre projet et ne se laissent pas le moins du monde dissuader par la course sans fin à l'indemnisation qu'ils ont déclenchée.

Que les revendications individuelles soient légitimes ou non, ce programme risque de faire un tort bien plus grave aux intérêts juifs. Lorsque, au début des années 1950, le premier ministre David Ben Gourion demandait au peuple israélien d'accepter les dédommagements de l'Allemagne, c'était à contrecœur et pour une raison des plus sérieuses: entendre l'«ultime injonction des six millions de voix dont la destruction appelait Israël à se lever, à devenir fort et prospère, à sauvegarder sa paix et sa sécurité et à empêcher qu'un tel désastre n'ensevelisse à nouveau le peuple juif». Existe-t-il aujourd'hui ne serait-ce que l'ombre d'un impératif aussi vital?

Les efforts des organisations juives aux Etats-Unis pour obtenir remboursement ne contribuent en rien à la sécurité d'Israël. On peut même penser qu'ils lui nuisent. Depuis de nombreuses années, l'Allemagne, la Hollande et la Suisse ont été de fervents défenseurs d'Israël dans une Europe qui était loin de se montrer amicale à l'égard de l'Etat juif. Les bras de fer, les menaces de boycott, les articles de presse critiques, certains immérités et d'autres écrits dans le but non déguisé de soutirer de l'argent, ne peuvent que laisser des traces dans les esprits européens.

Alimenter le feu de l'antisémitisme au sein de l'extrême droite n'est que l'un des dangers et pas le plus important. Le vrai péril ne vient pas des extrêmes mais des dommages causés au centre politique européen. Les pays qui ne s'aligneront pas, a dit Israël Singer, secrétaire général du Congrès juif mMondial, seront «attaqués et humiliés publiquement» et son organisation a mis plus d'une fois cette menace à exécution. Lorsque des moments de tension surgiront, par exemple lorsque les adversaires arabes d'Israël chercheront à acheter des armes, les nations «attaquées et humiliées publiquement» seront-elles prêtes à faire le bon choix? On ne peut répondre avec certitude, mais l'on sent que le capital moral et politique a été imprudemment dilapidé.

Une blessure d'un autre ordre pourrait être infligée aux relations entre Juifs et non-Juifs. D'une façon embarrassante, les grandes entreprises européennes et les organisations juives n'ont que très peu parlé du grand nombre de non-Juifs tués ou spoliés par les nazis, sauf des travailleurs forcés et de certains autres groupes actuellement reconnus comme victimes, tels les Tziganes, les homosexuels et les malades mentaux. Mais si les banques et les compagnies d'assurance ont des devoirs à acquitter, c'est envers tous ceux de leurs clients assassinés avec lesquels elles avaient des contrats valables. Bien évidemment, ces sociétés ne souhaitent pas s'exposer à des milliers et des milliers de réclamations supplémentaires, et les organisations juives se battent d'abord et avant tout pour les intérêts juifs.

C'est normal, c'est leur travail. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de souligner que le sort des Juifs a été particulièrement terrible. Mais mettre en route un processus qui permet à certains d'être indemnisés alors que d'autres, dans des circonstances similaires mais inscrits sur les mauvaises listes, ne le sont pas, revient à semer les graines d'une inutile discorde et à risquer le genre de critiques auxquelles les Juifs de tous les pays se devraient d'être sensibles.

Toutes ces considérations ne suffisent pas. C'est aussi l'honneur juif qui est en jeu, et il a été bafoué de maintes façons. D'abord, nous avons assisté au spectacle d'organisations juives américaines associées à des politiciens dont les larmes pour les six millions de Juifs assassinés coïncidaient parfaitement avec l'agenda électoral, le besoin d'argent et de premières pages dans les journaux. A la veille de l'élection présidentielle l'automne dernier, un assortiment bipartite de cette espèce a participé à un grand banquet en queue de pie au Waldorf-Astoria en faveur des indemnisations, exercice d'auto-congratulation où la destruction des Juifs européens a été grossièrement utilisée aux fins d'un électoralisme ethnique.

Ensuite, et c'est beaucoup plus grave, il y a ces survivants démunis qui languissent dans l'abandon pendant que leurs plaintes sont laborieusement traitées. Depuis des millénaires, la communauté juive est fière de prendre soin des siens, une tradition étayée par une toute une littérature juridique et morale qui lui fait une obligation sacrée de nourrir les affamés, de vêtir ceux qui sont nus et de délivrer les captifs. S'agit-il de cela quand, laissant ces malheureux attendre dans la souffrance que l'argent des Suisses et des Allemands se matérialise, les Juifs américains investissent des millions de dollars pour mettre des musées de l'Holocauste et des mémoriaux dans chaque ville et chaque banlieue des Etats-Unis, quand des centaines de millions de dollars sont dépensés pour fouiller les archives des banques européennes? Ceux qui conduisent la campagne nous assurent solennellement que oui. Si c'est faux, et s'il s'agit seulement d'un truc de relations publiques, la quête de «l'argent du sang» aura fini par jeter le discrédit sur l'intégrité des Juifs; s'ils disent vrai, c'est leur propre estime que les Juifs verront ébranlée.

Finalement, il y a l'atteinte portée à notre compréhension de l'histoire. L'an dernier, alors qu'il témoignait devant le Congrès, Israël Singer a déclaré: «L'importance des restitutions financières ne doit pas éclipser la priorité de la restitution morale – l'affrontement honnête et l'explication du passé.» Malheureusement, lui et ses associés ont rendu cet «affrontement honnête» très difficile. L'histoire n'est pas de l'argile manipulable en fonction de la cause à servir, aussi valable soit-elle. La traiter ainsi ne contribue qu'à inciter les extrémistes de gauche et de droite à remodeler le passé à leurs propres fins, y compris pour proclamer que l'Holocauste, comme tout ce qui touche aux Juifs, n'était en définitive qu'une histoire d'argent.

Certains de ces extrémistes ont accusé les organisations juives de pratiquer des méthodes de gangsters. D'autres, comme Norman Finkelstein dans son livre controversé, L'industrie de l'Holocauste, soutiennent que les indemnités pour les victimes de l'Holocauste font partie de la même «offensive idéologique» par laquelle, pour préserver leurs «intérêts corporatistes et de classe», les Américains et les Juifs israéliens oppriment les Noirs américains, les Arabes palestiniens et d'autres; et que les organisations juives ont inventé de faux survivants de l'Holocauste pour augmenter leurs ressources et leur pouvoir et contribuer à justifier «la politique criminelle de l'Etat hébreu». Ce sont des idées démentes, dont certaines sont le reflet presque parfaitement fidèle de la propagande des néonazis dans le monde entier. Elles n'auraient pas valu la moindre attention à Finkelstein si ce n'est, d'abord, qu'il est lui-même juif et qu'ensuite il répète sans vergogne à chaque occasion qu'il est le fils de Juifs victimes de l'Holocauste.

On espère que les attaques au venin de Finkelstein et des gens de son espèce n'empêcheront pas d'autres voix plus responsables de faire des critiques lorsqu'elles sont nécessaires. A ce stade, hélas, ces voix sont rares. «La course aux milliards honteux de l'Holocauste a passé de l'invraisemblable à l'inconvenant», commente l'éditorialiste Charles Krauthammer avec son habituelle franchise. Pour Abraham Foxman, président de la Ligue anti-diffamation B'nai B'rith's, la réduction de l'Holocauste à une affaire de dollars équivaut à une «profanation» et c'est «un prix trop élevé à payer pour une justice que nous n'obtiendrons jamais». Ils ont raison. Il est trop tard pour revenir en arrière.

La revue mensuelle «Commentary», éditée par le American jewish Committee, était il y a cinquante ans animée par des activistes de la gauche démocrate, dont beaucoup avaient immigré aux Etats-Unis sous l'occupation de l'Europe par les nazis. Avec la guerre froide, la plupart sont devenus anticommunistes en priorité, et solidaires de la politique étrangère américaine, en particulier à l'occasion de l'expédition au Vietnam. Aujourd'hui conservatrice, la revue garde cependant, avec des auteurs comme Norman Podhoretz, Daniel Pipes ou Gabriel Schoenfeld, sa profonde culture politique nourrie aux grands débats du XXe siècle.

Ce texte est extrait d'un article publié dans l'édition de septembre 2000 de «Commentary», avec sa permission. © 2000 Gabriel Schoenfeld. La version complète, en anglais sur Internet: http://www.commentarymagazine.com/0009/schoenfeld.html

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