Il était une fois

L’Holodomor et les frontières de la faim

Le 31 mai 1933, Sergio Gradenigo, consul d’Italie à Kharkov, alors capitale de l’Ukraine soviétique, envoie à Rome une longue dépêche sur la famine: «Le gouvernement de Moscou a organisé par des réquisitions implacables… non pas une famine, ce qui serait trop peu dire, mais la disparition complète de tout moyen de subsistance dans la campagne ukrainienne, au Kouban, et dans la moyenne Volga. Il se peut que trois considérations aient dicté une telle politique: 1) La résistance passive opposée par les paysans à l’économie collective; 2) La conviction qu’on ne réussirait jamais à réduire ce «matériel ethnographique» au type de communisme intégral; 3) La nécessité, ou l’occasion favorable plus ou moins ouvertement reconnue, de dénationaliser des régions où la conscience ukrainienne et allemande était en train de se réveiller, laissant présager de futures difficultés politiques et où, pour la solidité de l’Empire, il valait mieux laisser des populations à prédominance russe.»

Le consul donne des détails effrayants de misère et de violence: la chasse aux enfants abandonnés qu’on envoie mourir dans des camps, le ramassage des cadavres enflés, les hurlements des femmes voyant mourir leur bébé, le désespoir des médecins, le suicide de fonctionnaires chargés des réquisitions, etc. «Le désastre actuel provoquera une colonisation de l’Ukraine à prédominance russe, écrit le diplomate. Dans un avenir peut-être très proche, on ne pourra plus parler d’une Ukraine, ni d’un peuple ukrainien, ni donc du problème ukrainien non plus, puisque l’Ukraine sera devenue de fait une région russe.»

Le mois suivant, le même Gradenigo informe son gouvernement sur la répression des intellectuels et cadres ukrainiens: elle vise selon lui à «paralyser toute manifestation séparatiste ukrainienne, fût-elle seulement platonique. L’un de mes informateurs me disait: «Désormais, le dessein d’enlever à l’Ukraine toute possibilité de revendications autonomistes est clair. On va vers une russification du Donets…»

Les dépêches des diplomates italiens envoyées de Kharkov et de Moscou entre 1930 et 1934 sont parmi les documents les plus détaillés sur la politique de Staline à l’égard des paysans qui furent à disposition des historiens avant l’ouverture des archives soviétiques en 1991. Andrea Graziosi les a découvertes en 1987. Il leur a consacré une première étude en 1989, Lettres de Kharkov, complétée ensuite avec les apports intellectuels des nombreuses recherches ultérieures et publiée à la fin de l’an dernier aux Editions Noir sur Blanc de Lausanne 1. Ces témoignages apocalyptiques sur l’une des plus grandes tragédies du XXe siècle, l’Holodomor («extermination par la faim», en ukrainien), élargissent la vision du conflit actuel, si hanté par la mémoire.

Les diplomates italiens étaient encouragés à donner le maximum d’informations sur l’URSS par Mussolini lui-même, qui s’intéressait grandement au style de propagande du régime stalinien. Rien de ce qu’ils rapportaient n’était divulgué dans la presse, le Duce considérant des bonnes relations avec Moscou comme dans l’intérêt de l’Etat italien, mais il tenait à être au courant de ce qui se passait. Ses diplomates avaient donc carte blanche pour joindre à leurs descriptions factuelles des analyses générales de la politique stalinienne.

On suit ainsi sous leur plume la résistance des paysans ukrainiens à la collectivisation des terres, à partir de 1930; le début de la déportation des plus rebelles en Sibérie; le mauvais état des semences, la malnutrition, l’arrivée du typhus. En février 1932 est signalé un appel anonyme de paysans russes à la Pologne: «Aidez-nous, nous sommes prêts à marcher aux côtés de celui qui voudra être notre sauveur.» En mars 1932, «il n’y a plus de blé dans les campagnes, hommes et bêtes souffrent de la faim.» En novembre, les ouvriers et employés de Kharkov se plaignent de la pénurie. Danger, le régime risque de perdre sa base prolétaire. En décembre, il durcit les réquisitions des biens des paysans, saisit manu militari «tout ce qui est encore saisissable, c’est-à-dire la vache et le cheval». En janvier 1933, des enfants sont portés disparus, tués et mangés. Le vice-consul à Batoum (Géorgie) note l’arrivée depuis plusieurs mois «de centaines de milliers» de réfugiés ukrainiens, mal reçus par la population locale. En juin 1933, Kharkov déblaie les morts par camions. La viande humaine est en vente sur le marché. «Des représentants du gouvernement ont reconnu une perte en vies humaines de l’ordre de 9 millions d’âmes pour la seule Ukraine.» 2 En juillet, des ouvriers des villes et des étudiants sont temporairement expédiés de force aux travaux des champs pour remplacer les paysans manquants. La famine passée, en octobre 1934, le consul signale que sont arrivés «des individus provenant de Sibérie ou du nord de la Russie» pour «repeupler les villages vides des districts de Kiev, Kharkov, Poltava, etc.».

Staline disait en août 1932 que l’Ukraine était «la question principale», que le parti et l’Etat ukrainien étaient infestés d’espions et d’agents polonais, qu’il fallait donc, pour ne pas la perdre, la transformer en une «forteresse bolchevique». La faim l’a servi. Il l’a utilisée pour punir et détruire la paysannerie ukrainienne, épine dorsale de la nation et liquider l’intelligentsia, y compris communiste, coupable de compassion.

En 1933, tout l’Occident avait faim. L’Union soviétique avait faim. Mais parmi les affamés, les Ukrainiens des campagnes (et les Caucasiens du Nord) sont les seuls à n’avoir pas été secourus. Jusqu’à la fin des années 1980, niant la catastrophe ukrainienne, la propagande philostalinienne a même réussi à les priver d’une sépulture morale.

1. Lettres de Kharkov. La famine en Ukraine 1932-1933, Les Editions Noir sur Blanc, Lausanne, novembre 2013.

2. Le nombre de victimes est évalué, selon les sources, entre 3 et 4 millions.