George Tenet est venu mercredi soir à la Maison-Blanche. Il a remis sa démission. Elle a été acceptée. Quelques heures plus tard, George Bush s'envolait pour l'Europe. Scénario parfaitement huilé. Le président n'était pas surpris. S'il l'avait été, il n'aurait pas rendu sa liberté, cinq mois avant des élections décisives, à un homme qui en sait trop et dont on veut se débarrasser en disant qu'il n'en savait pas assez.

Le chef de la CIA s'en va au moment où vont être publiés deux rapports qui mettront gravement en cause la qualité du travail de renseignement de l'agence – et de toutes les agences – sous sa garde. Il s'en va aussi au moment où George Bush a besoin de ce sacrifice. Le président, depuis un an que ses armées sont en Irak, n'a reconnu aucune faute dans cette entreprise. Il a simplement admis que les affirmations de ses espions n'ont pas été confirmées. Leur chef paie pour cela.

L'Américain, au moment où il entame une série de discussions difficiles avec les chefs d'Etat qui avaient tenté de s'opposer à la guerre, ne peut pas entrer en négociation sans grain à moudre. Il cherche à obtenir de la France et de ses alliés au Conseil de sécurité qu'ils dépassent les grosses fâcheries de l'an passé et l'hostilité qui n'est pas encore apaisée. Les Etats-Unis, désormais, ont besoin d'un soutien direct ou distant pour que l'aventure en Irak ne tourne pas au fiasco ou – espère-t-il – qu'elle tourne à son avantage. Les concessions successives auxquelles les Américains sont prêts sur la résolution qu'ils ont déposée il y a dix jours à l'ONU font partie de cet arsenal de négociation. La reconnaissance par Washington de fautes dans la marche à la guerre, même si George Tenet les porte seul sur ses épaules, est une autre arme dans ce travail de cautérisation.

Mais le sacrifice du chef de la CIA ne peut pas faire oublier la réalité de l'année 2002, dont l'histoire est loin d'être écrite. Les renseignements frelatés que l'agence a avancés en plusieurs fournées correspondaient exactement à ce que l'administration républicaine, décidée à la guerre, attendait. En août de cette année-là, le vice-président Dick Cheney, dans un discours qui ouvrait réellement les hostilités, avait à peu près dicté à la CIA ce qu'elle avait à faire.

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