Il y a le désormais célèbre: «Avec ce que je sais, je les tiens tous: j'ai de quoi faire sauter vingt fois la République!» Et il y a le non moins fameux: «Moi, quand on m'en fait trop, je correctionne plus: je dynamite, je disperse, je ventile!» D'un côté, voici: «Monsieur Mounier, je ne suis pas une pucelle!»; de l'autre, voilà: «Faut quand même admettre que c'est une boisson d'homme!» Le premier dit: «Ils sont arrivés à 25, j'aurais pu tenter quelque chose, mais j'ai plus la châtaigne», alors que le second précise: «Je vais lui faire une ordonnance et une sévère!» Enfin, l'un philosophe: «Je préfère mourir dans mes bottes, ce n'est pas à 74 ans que je vais me rouler dans la fange», tandis que l'autre rappelle: «La bave de crapaud n'empêche pas la caravane de passer.»

Ces aphorismes sont respectivement signés Alfred Sirven et Michel Audiard. L'un est l'homme «clé», ou l'homme «qui en sait trop» de l'affaire Elf, le second est le merveilleux dialoguiste des Tontons flingeurs (dont sont issus les délicates épigrammes reproduites ci-dessus) ou de Mélodie en sous-sol. Le Monde nous apprenait peu avant l'arrestation de Sirven aux Philippines que Les Tontons flingueurs étaient désormais un film culte. En France, trente-sept ans après la sortie du nanar de Georges Lautner, beaucoup d'adolescents connaissent par cœur les tirades légendaires de Bertrand Blier, Lino Ventura ou Francis Blanche dans la série B tirée d'un roman d'Albert Simonin, Grisbi or not grisbi. Et voilà que surgit avec fracas un personnage de roman noir, aussi gouailleur que forte tête, qui aurait pu se glisser – tel quel – dans les pages d'Audiard, Boudard ou Dard. L'autre jour, les enquêteurs français dépêchés dans l'archipel n'ont pas manqué de signaler les piles de San Antonio dans la dernière planque du fugitif.

Alfred Sirven ne pouvait que plaire aux Français, ce qu'ont bien compris les médias du pays, qui ont donné une visibilité exceptionnelle à son arrestation, à ses conférences de presse improvisées, à son extradition emberlificotée et à son entrée sous les applaudissements dans la salle de tribunal où est soupesée l'affaire Dumas. S'il n'a tué personne, jusqu'à preuve du contraire, l'homme est tout de même soupçonné d'être un grand délinquant économique, au centre de la plus grosse affaire de corruption de l'après-guerre en France. Un responsable des «affaires humaines» d'une entreprise qui menace de mort ses collaborateurs rétifs («La vie est courte, et un accident est si vite arrivé», avait-t-il coutume de dire en guise d'intimidation), ou casse des syndicats de personnels avec des commandos de barbouzes n'est pas un être sympathique.

Peu importe, en façade, le filou présumé est désormais évoqué sous son seul prénom «Alfred», voire même «Fred». A quand «Fredo l'entourloupe» ou «Frédi le caïd»? Oui, il y a du Bérurier dans les taches de graisse et de vin rouge qui couvrent le fameux carnet de téléphone, de marque Hermès tout de même. On aurait juré du Paul Meurisse (en short, certes) dans une bobine noir & blanc des années soixante lorsque Sirven a été alpagué chez lui, avec sa bonne ainsi que son petit chien, un verre de Chinon à la main, et qui dit au revoir à ses orchidées avant d'être embastillé par les policiers. On flaire du Jean Gabin tardif dans les descriptions de la vie de châtelain que menait Sirven en Touraine, avant la cavale, avec meubles de collection, tableaux de maîtres et roseraies épatantes. En Touraine, au pays de Rabelais, de surcroît. Ainsi va l'imaginaire français, avec son lest de références populaires, de feuilletons à la Fantômas («ah! ah! jamais vous ne m'attraperez!»), de romantisme fleurs de pavé et mauvais garçons à la Doisneau, de ceux qui tirent la langue à l'ordre établi, puis se rendent avec un panache épinglé de mots d'esprit.

A chaque épopée populaire, un épisode originel, comme le signe d'un destin qui s'annoncerait hors norme. Pour Sirven, la scène se déroule début 1952. Le permissionnaire, alors enrôlé dans les troupes de l'ONU en Extrême-Orient, s'ennuie ferme au Japon. Il décide avec un complice de braquer un cinéma, puis deux, et enfin une banque en plein centre-ville de Tokyo, alors contrôlé par les Américains. Le jeune soldat est pincé par la police militaire, transféré en vitesse à Saigon, et mis à l'ombre pendant deux bonnes années. En 1954, Alfred Sirven est reconduit en France pour y être jugé, mais il est relâché grâce à un coup de théâtre: la justice française se déclare incompétente pour des faits commis à l'étranger par des militaires engagés sous la bannière de l'ONU (cf.L'Homme qui en sait trop, par Gilles Gaetner et Jean-Marie Pontaut, Grasset).

Cette scène introductive doit être éclairée par d'autres brefs flash-back. Le premier d'entre eux tient dans les origines bourgeoises d'Alfred Sirven, fils unique d'un couple aisé du Sud-Ouest, qui passera enfance et adolescence séparé de ses parents, dans des pensions pour gosses de riches, comme le collège des Jésuites de Bétharram, dans les Pyrénées-Atlantiques. Un autre retour en arrière: le courage et le sang-froid du Toulousain, qui lui vaut d'être décoré de la Croix de guerre avec six citations pendant la guerre de Corée, et d'être blessé à plusieurs reprises, dont une balle qui épargne de peu son artère fémorale. Ainsi, le voyou braqueur de banque, qui avait abandonné sa première femme et son premier enfant pour aller en découdre par-delà les mers, était aussi un soldat intrépide. Pour continuer de mesurer la séduction du personnage auprès de ses compatriotes, il faut savoir que Sirven a été résistant dans le Sud-Ouest, engagé à 17 ans dans les FFI gaullistes.

Enfin, si l'on regarde encore plus haut dans cette tortueuse histoire, on se trouve nez à nez avec l'une des figures tutélaires de l'esprit français: Voltaire en personne. Un des ancêtres d'Alfred Sirven se prénommait Pierre. Protestant, il était feudiste, c'est-à-dire un spécialiste du droit féodal. Pierre Sirven avait une fille, Elisabeth, qui s'était convertie au catholicisme vers 1760 avant d'être retrouvée morte au fond d'un puits, près de Toulouse. La rumeur a alors stigmatisé les parents de la malheureuse, accusés comme tous les protestants d'exécuter leurs enfants lorsque ces derniers se convertissaient au catholicisme. Les Sirven se sont alors enfuis et ont trouvé refuge à Ferney, à une encablure de Genève, où l'un de leurs descendants se réfugiera lui aussi, plus de deux siècles plus tard, quoique pour des motifs moins avouables. Voltaire a su démontrer l'absurdité de l'accusation et réhabiliter la famille protestante. L'illustre homme de lettres a résumé l'affaire dans une lettre restée célèbre, simplement intitulée L'affaire Sirven.

Dans quelques semaines ou mois, à l'occasion d'une plaidoirie forcément enflammée, l'un des avocats d'Alfred Sirven en appellera certainement aux mânes de Pierre Sirven et de Voltaire. Lequel aura bon dos.

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