On dit volontiers que les héros de papier ont l'insigne privilège de rester éternellement jeunes. Mais quelques illustres exemples tendraient à prouver qu'au contraire, les plus grands vieillissent mal, et ont de

la peine à accepter l'idée de passer la

main, comme un quelconque politicien français en mal de mairie. Astérix est de ceux-là. Malgré la potion magique du druide Panoramix qui le rend invincible et assure son succès populaire indéfectible, les plumes de son casque sont un peu en berne. Il est en bonne compagnie: Tintin était parti une fois de trop, chez les Picaros; Lucky Luke bégaye en s'autoparodiant sans fin et son 71e album, L'artiste peintre, sort en ce moment («Quousque tandem», combien de temps encore, s'exclame un Romain dans Le domaine des dieux, p. 40); Alix, un autre Gaulois, ami de César celui-là, a raté son lifting sous le crayon peu inspiré de jeunes élèves de son créateur.

Le petit Gaulois a même la coquetterie de se faire plus jeune qu'il ne l'est en réalité: ces jours, la campagne de promotion de la dernière aventure d'Astérix (Astérix et Latraviata) insiste sur son quarantième anniversaire, en se basant sur la sortie de son premier album en 1961. Il est en fait né le 29 octobre 1959, dans les pages du mythique et défunt magazine Pilote, et ses 40 ans ont déjà été célébrés une première fois en 1999, judicieusement couplés à la sortie à grand spectacle du film de Claude Zidi Astérix et Obélix contre César. Un triomphe de plus à son actif d'ailleurs.

On nous dira qu'Astérix prend de l'épaisseur (pardon, Obélix!) humaine, que nous découvrons enfin que son compère livreur de menhirs et lui ont des parents comme tout le monde, que leurs mamans veulent les marier, ce qui sous-entend qu'ils ont des sentiments et peut-être une sexualité. Diantre! Mais là aussi, on fait du neuf avec du vieux: Praline et Gélatine, les mamans, ont déjà été présentées ad nominem il y a huit ans, dans un album illustré, et le cœur d'Astérix (sans parler de celui d'Obélix) a déjà chaviré pour Cléopâtre ou Falbala, il y a bien plus longtemps encore.

Comprenons-nous bien: la carrière d'Astérix a été exemplaire. Il n'est pas devenu un des rares mythes de la bande dessinée pour rien. Il n'y a pas une case, pas une répartie à retrancher de la plupart de ses aventures. Ce n'est pas faire injure à Albert Uderzo, dessinateur virtuose (qui se refuse de le démontrer, ce qui est plus rare) et authentique grand de la bande dessinée, de noter qu'il est moins à l'aise au scénario qu'au crayon, et qu'il y a un avant et un après Goscinny, même s'il déteste qu'on dise ça (est-ce d'ailleurs purement fortuit que le premier album d'Uderzo en solo s'intitule Le grand fossé?). L'humour étincelant de René Goscinny, mort en 1977, ses jeux sur les mots et les références, la complicité des gags visuels d'Uderzo, leur joyeuse désinvolture face à l'Histoire et aux anachronismes, en ont fait un tandem de rêve difficilement remplaçable. Aujourd'hui, Uderzo avoue avoir plus de satisfaction à écrire un scénario d'Astérix que le dessiner, et rejette l'idée de travailler avec un autre scénariste, pour ne pas «trahir» l'esprit d'Astérix. Il n'a pas forcément tort quand on voit les légions de scénaristes que Lucky Luke et Morris, autre orphelin de Goscinny, usent en vain. Mais n'a pas la «vis comica» (Astérix légionnaire, p. 28) qui veut.

Alors pourquoi ce succès planétaire, ou presque? La grande force d'Astérix est d'avoir su fédérer les publics les plus divers, au point d'être responsable pour une bonne part, et bien plus que Tintin encore, de la reconnaissance sociale de la bande dessinée comme objet culturel digne d'intérêt au-delà de 10 ans. Dans les années 60, cela n'allait pas de soi. En 1966, le portrait d'Astérix fait la une

de L'Express, qui titre sur «Le phénomène Astérix, nouvelle coqueluche des Français». A ce moment-là, des 6000 exemplaires d'Astérix le Gaulois de 1961, on a déjà passé aux 600 000 d'Astérix chez les Bretons.

La recette? Aussi mystérieuse que celle de la potion magique. Mais un ingrédient essentiel, appuyé sur un dessin parfaitement limpide, en est la lecture à plusieurs niveaux, qui procure plaisir et connivence aux enfants comme aux adultes, au grand public comme au latiniste ou à l'amateur de bande dessinée, aux universitaires comme à ceux qui n'ont plus qu'un vague souvenir de leur histoire élémentaire. C'est d'ailleurs la disparition presque complète de ces strates dans les plus récents avatars d'Astérix qui explique le fossé qui se creuse entre la critique de plus en plus dubitative et le public qui fait un triomphe croissant à son personnage fétiche: les ingrédients qui ont fait les délices, puis la déception des spécialistes, n'étaient dès l'origine pas nécessaire au bonheur des lecteurs à la recherche d'un simple divertissement. Le comique de répétition, d'accord, mais «bis repetita ne placent pas toujours» (César, dans Le bouclier arverne, p. 46).

Le plus étonnant chez Astérix est peut-être d'avoir acquis une stature inter-

nationale. Il faut croire que son côté franchouillard, son rôle de caricature valorisante du «Français moyen», râleur, batailleur, ripailleur, frondeur, malin et indiscipliné est exportable et transposable un peu partout, nonobstant l'«exception» française. Et que l'essentiel est ailleurs: la résistance du petit contre le fort (toujours victorieuse grâce à la potion de Panoramix, quel rêve!) a des résonances profondes en ces temps de globalisation et

de mondialisation. Et qu'importe si les irréductibles sont Gaulois: ils peuvent tout aussi bien être Teutons (Astérix parle allemand, et plusieurs dialectes germaniques dont le schwyzerdütsch, dans les tirages presque équivalents au français), péons (Astérix est très populaire en Argentine et au Brésil) ou Lapons (Astérix suscite un engouement chaleureux en Scandinavie). C'est peut-être aussi l'indication que les accusations portées contre Astérix de puiser dans le terreau nationaliste français exalté depuis la IIIe République par la fabrication du stéréotype gaulois blond et moustachu et de surfer sur ce patriotisme étriqué ne sont pas de mise: Astérix et Vercingétorix, pas forcément même combat!

D'ailleurs Astérix, qu'on a vu propagandiste gaulliste, sous-marin gauchiste ou réunificateur centriste, s'est toujours défendu d'avoir une position partisane: lui qui a accepté que son effigie orne des pots de moutarde, des fromages, des pantoufles ou des réveille-matin, a refusé avec la dernière énergie, avec le soutien de ses pères créateurs,

de cautionner la moindre campagne politique. «Astérix est apolitique», notait récemment l'ancien premier ministre Michel Rocard dans Le Figaro. Mais en nuançant aussitôt: «En amont de la politique politicienne, en plein dans la vie de nos sociétés, quel superbe message que celui d'Astérix: tout s'y mêle, la curiosité amicale pour l'étrangeté,

la connaissance profonde et sympathique des communautés qu'il fréquente, la découverte de la différence comme une richesse. […] Astérix, c'est de la critique sociale et politique appuyée, voire subversive, mais c'est si bien fait que personne ne s'en sent offusqué.»

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