«Je n'ai jamais chanté «La Marseillaise» et je ne la chanterai jamais.» Le ton est donné. En se refusant à l'un des grands rites de la République – avec le dépôt de gerbes le 11 novembre et les bals du 14 juillet – Jean-Guy Talamoni aura fait comprendre aux lecteurs de Paris-Match, le 3 août, qu'il n'était pas de la même espèce qu'eux. Eux, ces Français qu'il traite d'«allogènes». Constamment à la frange de la provocation, le chef de file des nationalistes corses en remet. Il prend la défense des tueurs du préfet Erignac, qui «se considéraient en situation de conflit armé». Il prend de haut l'agacement des Français qui reprochent aux Corses de se faire allaiter aux subventions – «Savez-vous qu'en 1994-1995, 55% des dépenses de l'Etat étaient affectées à la police, à la gendarmerie et à l'armée?» Il n'appellera pas Yvan Colonna, assassin présumé d'Erignac, à se rendre: «Je n'ai pas de conseil à lui donner. Les conditions d'un procès équitable ne sont pas réunies», tranche-t-il. Mais il rend un hommage appuyé, comme le baiser de Judas, au courage de Lionel Jospin conviant les nationalistes à Matignon, en décembre dernier: «Voilà un geste d'homme d'Etat!»

Qui est-il? D'où vient-il? Quel est son milieu, son itinéraire? Peu à lire sur l'homme, ou presque, dans la presse française. Interpellé, un journaliste corse répond: «Il est si connu ici, Talamoni, qu'on ne s'est jamais posé la question!» Comme si cette discrétion extrême, à laquelle il semble tenir, était un message. Un «fantoche», comme dit de lui François Santoni, militant retiré du combat? Ou, chez cet avocat en cravate (accessoire mal vu des activistes), une stratégie passe-muraille, venant d'un homme au parcours sans faute et sans éclat? Groupie de la revendication corse depuis des années, Talamoni n'a apparemment jamais joué au plastic et au pistolet-mitrailleur. Pas de violence dans son CV.

Les faits, eux, sont ténus: avocat, marié, père d'un enfant de 11 ans, il est né il y a 40 ans dans une famille de petite bourgeoisie, il a tété la cause nationale au berceau. Son père était lui-même un militant autonomiste, proche, dans les années 70, de l'Action régionale corse. Au lycée, le jeune Jean-Guy s'engage, déjà, en ralliant l'ALC, l'Associu Liceani Corsi. Etudiant à Aix, il adhère au club des Corses de l'Uni. Sans discontinuer, il suivra toute l'évolution du mouvement nationaliste, de la Cuncolta nazional à la Cuncolta, vitrine légale du Front national de libération de la Corse. Avec ses crises, ses retournements, l'élimination successive de ses chefs, leur incarcération. Il accède, en 1989, à l'exécutif d'A Cuncolta. En 1999, il réussit le tour de force de fédérer une dizaine de factions rivales. Au chapitre des influences, Jean-Michel Rossi, assassiné lundi dernier, le disait «italianisant». Entendez proche des milieux nationalistes italiens: de Bossi (Ligue du Nord) et d'ex-MSI, les fascistes italiens. «Un entourage d'extrême droite» croit pouvoir dire François Santoni, pas tendre pour le personnage.

L'irruption du petit avocat sur la scène a sa date: celle des élections régionales de mars 1999, quand Jean-Guy Talamoni, tête de liste d'une coalition, Corsica Nazione, rafle 17% des voix à l'Assemblée. Sept ans après la déconfiture de 1992 (où il figurait déjà), c'est un succès, encouragé par la remise en ordre, policière et judiciaire, de l'île, par Paris. Mieux: pensant peut-être lui donner une charge purement honorifique, José Rossi, président DL (libéral) de l'Assemblée de Corse, réussit à faire élire ce quasi-inconnu à la tête de la Commission spéciale des affaires européennes. Contre Nicolas Alfonsi, un vieux routier de la politique. Une sinécure, les affaires européennes? Allons donc! Talamoni multiplie les contacts avec Bruxelles, joue l'homme intègre, lui «qui n'a jamais touché» et fait un travail de fond avec les associations professionnelles concernées. Car l'Europe, c'est aussi la pourvoyeuse des régions, celle qui leur donne, sous forme de coquettes subventions, une part de leur légitimité et de leur raison d'être.

Le second grand événement de la carrière de Talamoni, c'est son entrée à Matignon, le 13 décembre 1999. L'homme qui traîne derrière lui la famille, fourmillante et agitée, des groupuscules et des cellules nationalistes; le leader qui condamne l'assassinat du préfet Erignac mais pas ceux qui l'ont commis, le voici reçu au Saint des Saints de la République! Imprudence coupable d'un premier ministre osant tendre la main à l'ennemi de l'Etat? Ou courage d'un nationaliste qui ne rechigne pas à prendre langue avec un gouvernement dont le ministre de l'Intérieur est le Père fouettard de la cause corse? Le fait est là, la poignée de main historique. Pour un peu, Talamoni, qui aime à se comparer à Arafat, se verrait bien comme le leader palestinien sur le gazon de la Maison-Blanche.

Qui est, alors, Jean-Guy Talamoni? Le cursus de l'homme n'en dit pas grand-chose. De fait, observe un spécialiste, il est l'émanation pure des milieux nationalistes. Ce qu'il pense lui-même n'apparaît pas – c'est en fait un indépendantiste – et, sans prendre d'engagement pour les hommes du FNLC, il «peut penser qu'il sait ce qu'ils pensent». Obligé de «jouer le méchant», de tenir des propos qui font sursauter la classe politique, et de tenir compte, sans relâche, des exigences de ceux qui le mandatent, c'est aussi l'homme de la transaction avec le pouvoir. «Je m'en tire en disant la même chose à tout le monde», explique Talamoni. Dans les faits, la tonalité du propos change, qu'on soit à Paris ou à Bastia. Consensuel à Matignon, il charge, une fois rentré sur l'île. De cet exercice de corde raide, le jeune avocat tire incontestablement un pouvoir que les nationalistes ne songent pas à lui contester, pour le moment du moins. Il entend assurer la paix civile sur l'île comme garantie des progrès institutionnels qu'il recherche avec Paris. Mais il ne cesse de faire entendre qu'on ne demande pas assez et que le plan de Matignon n'est qu'une étape d'un processus appelé à mener bien plus loin. Tour à tour intransigeant ou pragmatique, il est aussi le fusible que ses mandants peuvent faire sauter à tout moment.

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