«Monsieur Chevènement, ce trouble-fête anti-euro, anti-américain, anti-capitaliste…» Le ministre de l'Intérieur français n'a pas l'heur de plaire au féroce croqueur de portraits du magazine britannique The Economist. Comment peut-on être aussi furieusement Français, laïque, républicain, lit-on entre les lignes de l'hebdomadaire libéral qui brocarde sans pitié mais non sans ironie – en ces temps troublés où l'on parle une nouvelle fois de démission voire de changement de ministère, – les passions de l'homme.

Le verbe et la plume, voilà une passion première pour Jean-Pierre Chevènement. «C'est un fou de lecture et d'écriture, confie un de ses collaborateurs. Je suis estourbi par la masse de lecture qu'il a faite. Comme beaucoup d'hommes politiques, il a le sommeil très court, des temps de récupération très rapides… Il a toujours de quoi bouquiner. De plus c'est un redoutable grammairien. Et l'orthographe, attention! Nous n'avons pas intérêt à l'écorcher. Il aurait pu être professeur agrégé de grammaire.»

Il a des mots de professeur, quand le fils d'instituteur franc-comptois assène ses leçons «obstinément» républicaines. Ainsi lorsque le ministre de l'Intérieur à l'automne 1997 se rend à Strasbourg pour l'ordination d'un nouvel évêque: «Nul ne saurait raisonnablement nier l'immense importance du fait religieux, des religions dans nos sociétés. Et par conséquent il est normal que le gouvernement, qui s'en tient évidemment au régime de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, s'en préoccupe» rappelle-t-il avant d'évoquer sans vergogne dans la même homélie laïque l'importance de l'Islam en France ou les acquis inestimables de la Réforme.

Jean-Pierre Chevènement tire aussi de sa passion pour le verbe, des formules qui touchent pour justifier ses prises de positions tranchées – «Je ne serai pas le harki d'une ratonnade américaine dans le Golfe» – ou saluer ironiquement ses ennemis politiques. «Nous n'avons rien contre les Verts, bien au contraire. Ils nous sont plutôt sympathiques en réalité. Simplement, nous les préférerions un peu plus mûrs». Lorsque Le Monde lui demande s'il se sent des ambitions de premier ministre, il s'amuse: «Ne dites pas ça! Vous feriez beaucoup de peine à Martine Aubry, à Dominique Strauss-Kahn, et… à beaucoup d'autres.» Enormément d'humour et d'autodérision, une ironie mordante mais jamais de mépris, disent ses proches.

Malgré ses démissions successives – en 1983 il lâche François Mitterrand; en 1991 il démissionne du Ministère de la défense à la veille de la guerre du Golfe; en 1992 il quitte le parti socialiste pour fonder le Mouvement des Citoyens –, c'est paraît-il, un fidèle en amitié. «Mitterrand, je l'aimais à titre personnel. Je n'ai jamais cru que c'était un homme de gauche, mais j'ai toujours pensé qu'il avait trop le souci de sa gloire pour ne pas finir à gauche.»

Ses liens avec Lionel Jospin, son condisciple à l'ENA, semblent malgré les tensions récurrentes que ses choix intransigeants provoquent, d'une nature très solide. Tous deux ont servi François Mitterrand – Jean-Pierre Chevènement a contribué à l'édification du parti socialiste – et se soutiennent mutuellement. Lorsque Jacques Delors renonce en 1995 à se porter candidat à l'élection présidentielle, raconte Le Monde, le député de Belfort téléphone à Lionel Jospin: «Vas-y, tu as ta chance» lui dit-il. Une chance qu'il finira par partager puisqu'en 1997, lorsque Lionel Jospin se retrouve à Matignon, il choisit pour le Ministère clé de l'intérieur, cet homme qui n'est plus socialiste depuis cinq ans.

Ses positions très critiques sur la construction européenne, l'affaire des sans papiers dont il orchestrera l'évacuation musclée de l'Eglise Saint-Bernard à Paris, ses positions très fermes sur l'immigration clandestine, le coup des «sauvageons», ses propos sur une Allemagne qui ne serait pas guérie du «déraillement nazi» et aujourd'hui, le profond désaccord sur le dossier corse font de lui un ministre turbulent, difficile à intégrer dans la fameuse «majorité plurielle» de Lionel Jospin. Turbulent, mais très utile. Beaucoup d'observateurs soulignent que Lionel Jospin n'est pas fâché de la fermeté de son subordonné, qui lui permet de conserver intacte son image d'homme pondéré. Il partagerait même les vues de son ministre sur de nombreux points. Tous deux ont jugé, par exemple, avec sévérité le Traité de Maastricht, l'un proposant de le rejeter, l'autre l'acceptant faute de mieux.

Affable, bienveillant – encore plus, dit-on, depuis qu'il est revenu de «l'autre rive», de son accident d'anesthésie qui le plonge dans le coma à l'automne 1998 –, l'homme n'en est pas moins très exigeant avec ses collaborateurs: «Avec lui, on ne peut pas vivre sur un acquis. C'est valorisant de travailler avec lui parce qu'on est constamment tiré vers le haut. C'est rare d'avoir des patrons comme ça, note l'un d'eux.» Mais malgré son amabilité, Jean-Pierre Chevènement est aussi capable de colères noires: «Ou plutôt blanches, froides, continue ce proche. Dans ces moments-là, c'est Jupiter! Mais s'il quitte aujourd'hui le gouvernement – c'est un cas de figure, je ne suis pas dans le secret des dieux – il le fera sans plaisir, souligne ce proche, en conservant son amitié à Lionel Jospin.»

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