Jeudi après-midi, dans l'admirable cathédrale de Canterbury, Tony Blair, ce politicien messianique, était-il allé chercher quelque divine inspiration en assistant à l'ordination du 104e archevêque en chef de l'église anglicane? Peut-être, mais même ce moment solennel lui a rappelé l'opposition grandissante à laquelle il fait face dans son pays, qui conteste son obstination à suivre comme son ombre George Bush sur le dossier irakien. Car peu de personnages publics n'ont autant critiqué la position du premier ministre britannique que Rowan Williams, l'homme qui depuis cette semaine dirige les 70 millions d'anglicans dans le monde.

La semaine a donc été pénible pour Tony Blair. Mercredi, une motion gouvernementale réaffirmant une interprétation très stricte de la résolution 1441 a fait l'objet d'un débat de près de sept heures, à l'issue duquel un tiers de la députation travailliste a voté contre son leader. Du jamais-vu depuis plus d'un siècle à la Chambre des communes.

Mais au lieu de rester au parlement pour écouter ses députés débattre, voire leur répliquer, Tony Blair a préféré enregistrer un énième débat télévisé avec une brochette de citoyens hostiles à ses vues. Pour convaincre, une fois de plus, que la conjonction inéluctable des régimes hors la loi qui développent des armes de destruction massive, et des groupes terroristes internationaux, est la plus grande menace à laquelle le monde doit faire face. Et que tout retard dans son éradication serait fatal.

Et tant pis si chaque intervention semble avoir pour conséquence un nouveau glissement dans les sondages. Tony Blair est comme ça: l'image d'une résolution suprême, que rien ne détourne.

Comment un premier ministre travailliste, si habile manœuvrier, a-t-il pu à ce point placer son avenir politique dans les mains d'un président américain de droite? Comment le réformateur de la gauche anglo-saxonne, l'apôtre de la troisième voie, celui en qui Bill Clinton voyait un frère, peut-il aujourd'hui se muer en l'avocat le plus fidèle de son successeur, cet unilatéraliste fils à papa, dont toute la politique sociale et économique lui est étrangère? Ces questions tourmentent la presse britannique, et, bien plus encore, l'électorat travailliste.

Elles étonnent même les conservateurs: à l'heure où, une fois de plus, l'ancien régime se chamaille, contestant le chef falot dont il s'est pourtant doté il y a moins de deux ans, les députés tories voient, incrédules, le leader de la majorité mettre en jeu l'unité de son parti et s'appuyer sur leur propre soutien pour passer l'épaule face à la rébellion travailliste.

A l'origine, Tony Blair voulait que son mandat soit coulé dans le bronze qui fait

les grands hommes d'Etat par l'accession du Royaume-Uni à l'euro, donnant par là une place prépondérante à la Grande-Bretagne au sein de l'Union européenne. Le 11 septembre 2001 a changé ces plans. Comme tout autre premier ministre britannique l'aurait fait, instinctivement, Tony Blair a su que le lien particulier qui unit Washington et Londres par-delà la «mare» est plus fort que tout, et doit le rester. C'est le paradoxe de la Grande-Bretagne, ancien empire, de voir dans le maintien de cette «relation spéciale» la condition sine qua non de son existence sur la scène mondiale.

C'est vrai, l'influence de Tony Blair sur George Bush a beaucoup compté dans le choix du président américain de suivre la voie onusienne pour désarmer Saddam, et de résister aux tentations immédiates des faucons.

Aujourd'hui pourtant, la marge de manœuvre du premier ministre britannique apparaît plus ténue que jamais. Pour ce qui serait sa cinquième guerre, il a déjà engagé 40 000 soldats dans le théâtre potentiel des opérations, un chiffre énorme vu la taille de l'armée britannique, et sa stratégie, dans ses actes comme dans ses discours, ne lui laisse aucune possibilité de reculer. Pourtant, il sait que si d'aventure une deuxième résolution autorisant explicitement l'usage de la force contre l'Irak n'est pas votée par le Conseil de sécurité, la rébellion travailliste doublera, et celle de la rue sera plus grande encore. «Si d'aventure il y a action militaire unilatérale des Etats-Unis, nous devrons suivre, et si la guerre ne dure pas quelques jours, mais que les couacs se multiplient, alors le pire est à craindre pour Tony», reconnaît un parlementaire qui défend les positions de son cabinet. Même une victoire rapide sur Saddam, sans le soutien de l'ONU, n'apporterait aucun crédit supplémentaire à Blair.

Tony Blair, premier ministre travailliste de l'histoire moderne du Royaume-Uni à avoir remporté, et de quelle manière, deux élections générales consécutives au terme d'un mandat régulier, peut-il vraiment tout perdre dans cette crise irakienne? Malgré toutes les difficultés actuelles, cela paraît peu probable. Et Tony Blair est sans doute beaucoup plus habile que certains commentateurs voudraient le faire croire. Il connaît la puissance américaine, et sait ce qu'il en coûte de lui résister. Il voit que les inspecteurs de l'ONU, malgré leurs signaux parfois contradictoires, ne constateront aucun changement fondamental dans l'attitude irakienne. Et il observe déjà le camp «adverse» commencer à s'effriter. Malgré le caractère imprévisible de Jacques Chirac (qui, selon Blair, risque bien plus que lui dans cette affaire), il reste convaincu qu'une deuxième résolution finira par être votée à New York, et que Saddam subira les foudres coalisées dès la fin de mars. Pour le meilleur.

Certains signes, comme les récentes déclarations de Hans Blix, des rumeurs de ralliements diplomatiques de «petits» pays membres du Conseil de sécurité, et un éditorial très favorable du Financial Times pour une action résolue contre Saddam, doivent conforter Tony Blair. Même si sa position reste fragile, aussi parce que les problèmes de politique interne, ceux qui compteront lors des prochaines élections de 2005 ou 2006, n'ont fait qu'empirer ces six derniers mois.

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