«Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, était en principe mon meilleur ami. A travers WL, il est devenu une star, un des personnages les plus captivants et les plus fous de l’actualité du moment. Malheureusement, sa folie est aussi dangereuse et je m’en suis aperçu trop tard.

Ce qui nous a soudés, Julian et moi, c’est la foi en un monde meilleur. Un monde dont nous rêvions, sans chefs ni hiérarchies, où personne ne pourrait asseoir son pouvoir en excluant l’autre de la connaissance, le privant par là même de la possibilité d’agir sur un pied d’égalité. Voilà l’idée pour laquelle nous nous sommes battus, notre bébé, le projet que nous avons monté et dont nous avons observé la croissance avec la plus grande fierté.

WikiLeaks a pris ces dernières années une ampleur bien plus considérable que je ne l’aurais pensé lorsque j’ai rejoint le projet en 2007, presque par hasard et par curiosité. WL nous a propulsés, nous, ces jeunes informaticiens pâlots, intelligents mais invisibles. Dans la vie publique, nous avons appris à faire peur aux politiciens, aux dirigeants d’entreprise et aux chefs militaires de la planète. Que nombre d’entre eux aient souhaité que nous n’ayons jamais existé, que nous apparaissions dans leurs cauchemars, tout cela était un soulagement très plaisant.

Cette sensation agréable a disparu. Je dormais parfois à peine, impatient de voir ce qui se passerait le lendemain – quelque chose d’épatant, qui rendrait le monde un peu meilleur. Je dis cela sans ironie aucune, j’y croyais vraiment, et j’y crois encore aujourd’hui. Je suis convaincu que le projet en lui-même était génial. Peut-être trop génial pour fonctionner du premier coup.

«David contre les ours»

En février 2008 – je venais d’arriver chez WikiLeaks –, sortit la première fuite à laquelle j’ai contribué directement. Quelqu’un avait déposé un fatras de chiffres et de calculs, des organigrammes, des processus d’affaires et des contrats dans notre boîte mail. A quoi cela devait-il servir? Julian et moi avons eu besoin de plusieurs jours pour avoir une vue d’ensemble du matériel. Sur des centaines de pages étaient consignés la correspondance interne, les notes et calculs de la banque Julius Bär – une des plus grandes banques privées suisses.

Comme on le sait, les gens qui déposent leur argent en Suisse, ne le font pas toujours par amour du grand air. Les documents révélaient comment la banque avait mis en sécurité pour ses clients, à la barbe du fisc, des fortunes de plusieurs millions. Les preuves étaient illustrées de cas concrets. […] L’intelligence de ceux qui avaient imaginé ce système m’impressionnait.

Nous avons fait quelques recherches annexes et avons rédigé un rapport. Nous avons mis tout cela sur internet. Un communiqué de presse a été envoyé aux médias. Puis Julian et moi avons attendu une réaction avec curiosité. C’était le lundi 14 janvier 2008.

Au passage, j’ai fait quelques courses pour remplir le frigidaire. Arrivé dans mon appartement de Wiesbaden Westend – un deux pièces en sous-sol, avec un couloir sombre qui desservait une grande cuisine et une salle de bains – j’ai posé mes achats et démarré aussitôt mes deux ordinateurs portables. La première réaction sur le cas Julius Bär était en ligne. Le début de notre combat contre les puissants. L’épreuve du feu! Elle nous est parvenue le 15 janvier 2008 à huit heures et demie du soir.

L’expéditeur du mail travaillait pour un cabinet d’avocats qui représentait les intérêts de différentes stars. Ils exigeaient de nous, d’un ton méprisant, que nous leur donnions le nom de l’auteur des documents et que nous les effacions de notre site. «Putain de merde!» a écrit Julian. «Regarde-moi ça!» «On va les dézinguer», ai-je tapé en retour.

Julian et moi chattions toujours, on ne se téléphonait jamais. Les phrases qui ont volé pendant l’heure qui a suivi entre Julian et moi étaient pleines de points d’exclamation et de gros mots. On se trouvait bons. […] C’était le premier test permettant de voir si le système que nous avions si bien échafaudé en théorie tenait à l’épreuve de la pratique. […]

Les avocats de la partie adverse ont demandé un référé au juge californien en charge. […] Le juge a accédé à la demande. Du coup, le site a été retiré de la toile. Ils nous avaient effacés. C’est du moins ce qu’ils croyaient. Ils ne savaient pas que le système WikiLeaks voulait que dès qu’un site était retiré de la toile, cent autres surgissaient ailleurs.

S’ensuivit une vague mondiale d’indignation. Nos téléphones sonnaient en permanence, des journalistes du monde entier voulaient nous parler. Nous avons mis des jours à répondre à tous les mails, et à cause du décalage horaire, je ne dormais plus. Il y a eu de nombreux articles et émissions se rapportant à cette histoire. […]

Mais la cerise sur le gâteau, c’est que nous avons réussi à tenir tête à l’arrogance des avocats. Au bout d’à peine 10 jours, le juge a révisé son jugement prématuré et le site a été déverrouillé. […]

Le mot «Bär», «ours» en français, était entré dans notre langage codé. Nous ne parlions plus de victoire de «David contre Goliath» mais de «David contre les ours». Bien sûr qu’ensuite il y a eu des fuites plus importantes, des révélations de dimension mondiale, des minutes de gloire aux journaux de 20 heures, mais nous n’avons jamais plus éprouvé ce sentiment de triomphe: nous avions vaincu les ours. Une banque aux ressources illimitées, représentée par un des cabinets d’avocats les plus chers, non seulement de Californie, mais probablement du monde, n’avait pas réussi à contrer notre ingénieux système.

Ces chefs ours avaient sans doute l’habitude de réduire leurs détracteurs au silence par une seule lettre. Avec nous, ils s’étaient brûlé les pattes. […] Pour la première fois, j’ai pris conscience que nous pouvions défier le monde. […]

Il n’y a plus eu d’autres plaintes contre WikiLeaks. Nous avons publié l’ensemble de notre correspondance avec les avocats de Bär. Si Julius Bär avait accepté la publication sans rien dire, les dommages pour la banque auraient été moindres. […]

Le canapé d’Assange

Après le congrès du CC, fin 2008, Julian m’accompagna à Wiesbaden et résida deux mois chez moi. Il procédait toujours ainsi: sans domicile fixe, il trouvait refuge chez d’autres. Il avait presque pour seul bagage un sac à dos dans lequel il transportait ses deux ordinateurs portables et une grande quantité de chargeurs de téléphones mobiles (mais rarement celui dont il avait besoin). Il était couvert de plusieurs couches de vêtements. Même lorsqu’il se trouvait à l’intérieur, il portait deux pantalons, voire plusieurs paires de chaussettes, ce que je n’ai jamais compris.

Nous étions assis dans mon salon, à travailler sur nos ordinateurs portables: moi à mon bureau, dans l’angle, devant la fenêtre, Julian devant moi sur le canapé, l’ordinateur sur les genoux. Il portait généralement sa veste en duvet vert olive, mettait parfois sa capuche ou enveloppait ses jambes d’une couverture. J’étais un peu inquiet pour mon sofa. Julian avait élu domicile sur mon beau canapé Rolf Benz en velours marron, récupéré chez mes parents, qui allaient le mettre au rebut. Or, il mangeait presque toujours avec les mains, même le pâté. Il s’essuyait volontiers sur son pantalon. De toute ma vie, je n’avais jamais vu un pantalon aussi taché. […]

Parallèlement, Julian pouvait faire preuve d’une concentration que je n’ai jamais rencontrée chez qui que ce soit. Il pouvait rester toute la journée immobile, en symbiose avec son ordinateur. Lorsque j’allais me coucher tard, il était toujours assis sur le canapé, évoquant un frêle Bouddha. Le lendemain, lorsque je me réveillais, je le découvrais avec sa veste à capuche devant son ordinateur, dans la même position. Lorsque j’allais me coucher le soir suivant, Julian n’avait pas bougé.

Lorsqu’il travaillait, il était très peu réceptif, plongé dans un état méditatif, et programmait, ou lisait, que sais-je. Il bondissait parfois brièvement, sans prévenir, pour pratiquer d’étranges exercices de kung-fu. […] Sa boxe fantôme improvisée durait tout au plus 20 secondes. Elle devait en réalité servir à étirer ses tendons et ses articulations.

L’Architecte

Même si Julian et moi étions les uniques représentants de WL à l’extérieur, l’histoire d’une équipe fidèle derrière nous n’était pas complètement mensongère. Il y avait à cette époque deux personnes fixes pour nous aider: nous les appelions le «Technicien» et l’«Architecte».

On gardait le secret à leur sujet pour deux raisons: étant de nature introvertie, aucun des deux ne tenait à se retrouver sous les feux de la rampe en tant que compagnon d’armes de WL. Et deuxièmement: en vérité, il était encore plus important de les protéger eux que Julian et moi. La responsabilité technique reposait sur leurs épaules. Pour porter un coup durable à WL, il aurait suffi que nos adversaires s’en prennent à l’un des deux hommes, plutôt qu’à nous.

Je ne suis pas très doué comme programmateur, mais je suis capable de voir si quelqu’un fait bien son boulot. Et l’Architecte était un génie. Très rapide, très malin, toujours à la recherche de la solution parfaite, il n’était pas satisfait tant qu’il ne l’avait pas trouvée. A mes yeux, il est l’un des meilleurs programmateurs au monde, doublé d’un bon designer. […]

Plus tard, quand de plus grosses disputes ont éclaté au sein de l’équipe, que les esprits se sont échauffés et que les accusations réciproques ont pris des proportions absurdes, l’Architecte a toujours su rester lucide. […]

WikiLeaks recevait trop de documents. L’organisation était submergée et contrainte à des choix: quelles fuites rendre publiques? Quels documents laisser rejoindre les milliers d’autres qui resteraient cachés sur les serveurs du monde entier? Et, c’était très décevant pour les gens qui nous envoyaient leur matériel et qui attendent toujours que leur courage soit récompensé et contribue à améliorer peu à peu la société dans laquelle nous vivons.

Tout choix est une forme de censure, et toute censure revêt aussi un caractère politique. Comme une seule et même personne, en l’occurrence Julian Assange, tirait les fils, WL jouait un rôle politique actif au niveau mondial, ce que le projet initial ne prévoyait pas du tout. Cela sonnait le glas de la neutralité à laquelle nous nous étions sentis tenus au début de l’entreprise. […]

L’Architecte et moi, bientôt suivis d’Herbert, par exemple, avions une foule d’idées en tête. Au début, ce n’étaient que de vagues ébauches. On a commencé à échanger nos vues au sujet d’un WikiLeaks amélioré. Assez vite, on a réfléchi à un nom. Et surtout, on a fait en sorte de ne pas tomber, tôt ou tard, dans la même spirale que WikiLeaks. C’était en juillet 2010. […]

OpenLeaks ne se met pas en concurrence avec WL. Nous ne publions rien nous-mêmes. Même pas les plusieurs milliers de documents de valeur inégale que nous avons mis en sécurité à différents endroits. Nous pouvons tout au plus inciter leurs sources qui en attendent toujours la publication, d’envoyer leur matériel à l’un de nos partenaires.

Bien sûr que WikiLeaks doit continuer à publier et à se développer. Nous pensons juste qu’il ne doit pas rester la seule plate-forme disponible pour les lanceurs d’alerte à l’ère digitale. De toute façon, il y a bien assez d’injustices dans le monde pour rentabiliser plus d’une plate-forme de ce genre. Et puis, à OpenLeaks, il n’y a pas un «fondateur». Dieu merci. J’espère ne jamais avoir à rediscuter de cette question.»

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