Jour pour jour

Avant l’homoparentalité

A quelques jours de la décision du Conseil national sur l’homoparentalité, l’article du «Journal de Genève» du 11 décembre 1954 est éclairant. C’est un des fils d’Oscar Wilde, condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité, qui raconte comment son enfance a été spoliée parce que la justice lui a confisqué son père.

On s’est délecté jusqu’à l’ivresse de l’affaire DSK, dont l’épilogue devrait se jouer le 19 décembre si les charges pour proxénétisme étaient abandonnées. On s’est régalé de l’affaire Petraeus de la même manière. Ah cet irrésistible mélange de sexe et de pouvoir qui nous réjouit autant qu’il nous dégoûte!

Mais il n’y a pas que les affaires de mœurs qui nous passionnent plus que nos vies, les sagas judiciaires aussi. On s’émeut de la condamnation de Laurent Ségalat, on approuve le verdict de la Cour ou on s’en offusque. Pareil pour François Légeret condamné à perpétuité pour meurtre et double assassinat. Erreur judiciaire ou pas? On vit ces histoires comme des feuilletons de la vie réelle. Mais comme le disait je ne sais plus qui: «Il ne nous arrive jamais rien tout seuls.» Un scandale éclate, c’est toute la famille qui est éclaboussée. Comment vit-on la douleur que l’on cause? Comment éprouve-t-on la condamnation de son père dans une affaire de meurtre ou de son mari dans une affaire de cul sordide? Quelle est la limite de la solidarité? Faut-il toujours préférer sa mère à la justice, comme le disait Camus?

L’édition du 11 décembre 1954 du Journal de Genève répond en partie à ces questions. Il est consacré à un des deux fils d’Oscar Wilde, Vyvyan, qui publiait cette année-là un livre sur son enfance spoliée puisque la justice lui avait confisqué son père. On se souvient en effet qu’Oscar Wilde fut condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité et qu’il mourut à Paris dans une misère totale – mais en homme d’esprit quand, dans sa chambre d’hôtel à la décoration immonde, il lâcha dans un dernier souffle: «C’est moi ou la tapisserie.»

Son fils raconte l’autre Wilde, l’homme du foyer, jeune mari attaché à sa femme à défaut d’en être épris et très attentionné avec ses fils, dont il partage les jeux. Je note au passage que ce détail vaudrait aujourd’hui à Oscar Wilde d’être soupçonné de pédophilie. Mais à l’époque victorienne, les enfants n’ont pas droit au chapitre. En revanche l’homosexualité est considérée comme un crime et une grave atteinte à l’idée qu’on se fait de la virilité. Donc, la mère et ses deux enfants doivent s’exiler à Glion pour échapper à l’opprobre. Mais l’écho du scandale du procès londonien les contraint à changer de nom, de Wilde à Holland, et à quitter la Suisse pour l’Allemagne. «On nous enjoignit d’oublier que nous avions porté ce nom de Wilde et de ne jamais le mentionner à personne.» La mère de son côté évoque un père qui aimait ses deux fils et qui a souffert d’en être séparé. Elle recommande aussi à ses garçons de ne pas le juger. Vyvyan se pose des questions mais n’ose pas les poser frontalement: il sait qu’il touche à un tabou. L’oubli faisant son travail, il crut son père mort. Il raconte sa surprise lorsque à 18 ans, le proviseur lui annonça son décès.

Voilà deux garçons qui ont été privés de leur père en raison d’un comportement qui apparaît banal aujourd’hui que la morale du consentement mutuel prime sur la morale religieuse. Et il a fallu un ami de Wilde, Robert Ross, pour que Vyvyan découvre qui était son père, et quel sublime écrivain il fut.

Le scandale, c’est la mise en spectacle du vice privé pour faire advenir la vertu publique. Mais pour l’exemple, combien de victimes? Il en va des familles comme des guerres, on se souvient des moments glorieux mais on oublie souvent ce que, par un épouvantable euphémisme, on a appelé «les dégâts collatéraux». Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien un fait relaté le même jour mais à une date tirée au sort.

Il en va des familles comme des guerres,il existe toujours des «dégâts collatéraux»

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