Revue de presse

L’horizon s’obscurcit pour Sarkozy

La route de l’ex-président de la République vers la présidentielle de 2017 paraissait dégagée il y a peu. Elle s’est méchamment encombrée après les révélations d’une partie du contenu des écoutes entre l’ancien chef de l’Etat et son avocat

«Affaire Bettencourt, affaire Karachi, affaire Tapie, affaire Buisson, affaire Kadhafi…» Et maintenant ces écoutes ravageuses. Voilà qui fait beaucoup pour celui qui rêvait d’un retour aux affaires, estime La Gruyère. Celle-ci voit ainsi l’ex-président français Nicolas Sarkozy difficilement «survivre politiquement aux dernières révélations» du site d’information Mediapart, notamment les extraits sur ces «bâtards» de juges: des conversations fleuries entre l’ex-chef d’Etat et son avocat, qui laissent pantois les éditorialistes. Et la twittosphère, qui manie bien le deuxième degré: les mots-dièse #BâtardsdeBordeaux, #BâtardsdeJuges ou encore #Bâtards tout court ont rapidement fleuri…

Même Le Figaro se demande si «Sarko» n’est pas en train de se muer en «Berlu» hexagonal, c’est dire. D’où l’éditorial sévère de Mediapart de mercredi, dont l’auteur n’en croit pas ses oreilles et pense donc logiquement qu’«une réforme d’envergure de la justice n’y suffira pas. Ce que révèle le nouveau scandale Sarkozy est la construction d’un Etat profond où l’ex-chef de l’Etat dispose de relais dans tous les secteurs de la haute fonction publique», comme le haut magistrat de la Cour de cassation Gilbert Azibert. Ainsi, «reconstruire un Etat impartial: c’est une révolution institutionnelle que le pouvoir doit engager».

Qu’aurait-il fallu?

Le Monde n’en pense pas moins: «Et si les écoutes des téléphones de Nicolas Sarkozy étaient un bon point de départ pour une réflexion en profondeur sur le renouvellement des institutions et de la vie publiques?» En réfléchissant à ce qui a manqué dans cette affaire: «Qu’aurait-il fallu, dans une République idéale, pour éviter une polémique qui ne peut laisser indemne ni la justice, ni l’exécutif, ni le barreau, ni la majorité et l’opposition parlementaires?»

D’ailleurs, «après plusieurs jours d’explications» pour le moins «ambiguës» de la part de Christiane Taubira, «la cote de popularité de la ministre de la Justice s’effondre», écrit Le Journal du dimanche. Qui pense aussi que la majorité «hallucine» en mettant en garde contre des faits d’une «extrême gravité» alors qu’un député PS qualifie même l’ancien président de «racaille» d’Etat:

Vu de Bulle ou d’ailleurs, tout cela est effectivement «accablant, désolant, consternant»: «Qu’il est triste de suivre la politique française. A chaque fois qu’on soulève le tapis, les scandales grouillent.» Avec leur lot de ridicule, comme le met en évidence Le Matin de Lausanne: le petit Nicolas «utilisait le nom d’emprunt «Paul Bismuth» lorsqu’il voulait téléphoner en toute discrétion à son avocat». En fait, il avait «acheté un téléphone» sous ce nom, explique LeMondeJuif.info.

Sauf que, manque de pot, il y a un vrai Paul Bismuth. Il a été retrouvé par Le Canard enchaîné. Et il «envisage de porter plainte pour usurpation d’identité», car il trouve «ça plutôt cavalier» et se sent comme «un pion dans un sac de détritus», rapportait mardi Le Lab Politique d’Europe 1. Enième rebondissement dans ces événements que la droite ne peut s’empêcher de voir comme «une conspiration électoraliste» juste avant les toutes proches échéances dans les urnes municipales, comme le montre ce tweet d’un député UMP:

Mais les ténors de la droite «ne se sont pas bousculés», cette fois, «contrairement à la semaine dernière après la révélation de la mise sur écoute de l’ancien président. A l’unisson des rares prises de parole, le sarkozyste Guillaume Peltier s’est insurgé contre la publication de ces extraits, dénonçant la «violation du secret de l’instruction», parlant de «juge rouge», d’une garde des Sceaux qui «ment» et insinuant que François Hollande alimenterait la presse sur ces dossiers.»

«Cynisme, interventionnisme, passe-droits, cache-cache téléphonique avec la police…» Il n’empêche que «la succession de révélations jette une lumière crue sur une bien étrange conception de la justice et de la séparation des pouvoirs», commente ce jeudi Le Parisien/Aujourd’hui en France, qui prend tout de même la précaution de le répéter: «Nicolas Sarkozy a droit comme tout le monde à la présomption d’innocence.» La Montagne dénonce d’ailleurs aussi ce «drôle d’emballement» qui conduit l’ex-locataire de l’Elysée «à une condamnation médiatique préventive avant même d’avoir été mis en examen et jugé pour trafic d’influence et violation du secret de l’instruction».

«Effets Larsen et scandale dans l’Etat»

Néanmoins sulfureuse, l’affaire inspire l’écrivaine Maylis de Kerangal, qui signe l’éditorial de Libération, transformé en «Libé des écrivains» à l’occasion de l’ouverture du Salon du livre de Paris: «Effets Larsen et scandale dans l’Etat. Ou comment Nicolas Sarkozy […] fait ouïr son déni des lois, la certitude de son impunité, la croyance en sa toute-puissance: rien moins qu’une conception de la politique», écrit l’auteur de Réparer les vivants. Sans surprise, L’Humanité communiste dénonce, elle, «l’accablante opération de corruption mise en place par la Sarkozye» et Sud Ouest «voit bien», comme «chacun», qu’elle «aura le plus grand mal à se sortir du guêpier des affaires qui vont transformer sa tentative de retour en chemin de croix».

Bref, «si la justice ne le fait pas, c’est bel et bien l’opinion publique qui pourrait condamner Nicolas Sarkozy à son statut de retraité de la vie politique», conclut L’Alsace. Qui ne parvient à s’empêcher de penser, la cynique, que «Dominique Strauss-Kahn pourrait, en la matière, faire part à l’ancien président UMP de son expérience d’homme politique mis sur la touche pour avoir été impliqué dans un certain nombre d’affaires pour lesquelles il n’a jamais été judiciairement condamné».

Hystérie?

De quoi inspirer Jean-Michel Apathie sur RTL, qui hurle à «l’hystérie»: «Il existe à gauche (et c’est son problème) et dans une partie significative de la presse (et c’est son problème) une hystérie anti-Sarkozy qui fait perdre de vue parfois aux uns et aux autres le bon sens. On a l’impression que pour certains, seule compte la disqualification de l’ancien président de la République, et ce, par tous les moyens. […] Que l’ancien président soit sanctionné si des choses sont prouvées, c’est très bien. Mais qu’on amène dans le débat public un peu tout et n’importe quoi parce que tout fait vendre, c’est insupportable.»

Il faudrait que cela cesse, alors? «Il faudrait que cela cesse», confirme le dogmatique éditocrate.

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