C’est une votation cantonale, mais aussi une première nationale, voire planétaire. Elle pose des questions civilisationnelles qui finiront par rattraper tout le monde: autant se préparer.

Le 17 juin, les Vaudois diront oui ou non à l’initiative d’Exit et au contre-projet sur l’assistance au suicide en EMS. Stricto sensu, il s’agit d’égaliser les chances des résidents candidats à l’auto-délivrance programmée: actuellement, certains établissements acceptent cette pratique en leurs murs, d’autres pas. Pour peu que l’on ne soit pas par principe opposé au suicide, quoi de plus naturel qu’un tel rééquilibrage?

Mais la portée de ce vote dépasse son objet. A moins d’un double non, ce sera la première fois qu’une loi réglemente explicitement le suicide assisté, jusqu’ici autorisé par défaut. De la tolérance à la légitimation, le pas symbolique, et moral, est considérable. Vertigineux même, si l’on essaie de se projeter dans l’avenir. A la veille de franchir ce pas, l’exercice n’est pas de trop.

La pratique du suicide assisté est née, il y a trente ans, en réponse à l’acharnement thérapeutique. Depuis, l’esprit dans les hôpitaux a beaucoup changé. Un parent qui demande aux médecins de «privilégier le confort» d’un mourant n’a plus aucune peine à se faire entendre. Tant mieux.

Si l’on scrute l’horizon en quête de dérives possibles, on perçoit le danger inverse: des pratiques, ou des attitudes, qui tendraient à pousser gentiment vers la sortie des personnes dont la vie se prolonge coûteusement.

Et si l’on cherche une image futuriste alarmante, la voici: c’est une vieille dame dans son EMS, qui se dit que, au lieu de «rester inutilement en vie» (lu dans 24 heures), elle ferait mieux de faire profiter ses petits-enfants de l’argent qu’elle coûte. D’ailleurs, sa voisine de chambre a eu recours au suicide assisté et tout le monde a trouvé ça juste et bon… Il ne faut pas sous-estimer la redoutable tendance de certains (certaines surtout) à «prendre sur eux».

La banalisation du suicide assisté comme réponse «übercivilisée» au vieillissement de la population, c’est de l’anticipation, pas du délire. On peut d’ailleurs considérer qu’il n’y a rien d’épouvantable dans cette perspective. Et que la pression sur les plus fragiles, c’est le juste prix à payer pour la défense de la liberté individuelle.

Pour le moment, ce sont surtout les proches des «exités» qui ressentent une pression inédite. Le désarroi dont certains témoignent montre à quel point nous sommes face à une pratique nouvelle, et seulement à l’aube d’un questionnement.

Soyons sûrs, à chaque pas que nous faisons, de ne pas oublier la ligne d’horizon. ö Pages 21, 22