On croyait les temps mûrs; mais on est forcé de déchanter. Après le spectaculaire revirement des démocrates-chrétiens qui ont transgressé le tabou de l'avortement l'an dernier, on espérait que le gouvernement tenterait un pas de plus en optant pour la solution dite des délais: une libéralisation de l'avortement au cours des trois premiers mois de grossesse. Le Conseil fédéral aurait ainsi clarifié le débat et donné un coup d'accélérateur à un dossier qui en a bien besoin. Il se serait aussi rallié à l'avis que semblent défendre les trois quarts des citoyens helvétiques à en croire un sondage commandé l'automne dernier par l'Union suisse pour décriminaliser l'avortement.

Mais le gouvernement préfère visiblement gloser sur deux modèles pour mieux refuser de trancher dans un dossier à haute valeur émotionnelle. La Suisse s'enfonce donc un peu plus dans cette hypocrisie qui veut que dans ce pays on préfère cacher la réalité: ici comme ailleurs des femmes avortent, même si l'on dispose d'une des législations les plus restrictives en Europe.

Le Conseil fédéral n'accorde toujours pas le crédit nécessaire à la capacité des femmes à choisir en toute connaissance de cause de mettre un terme à une grossesse naissante.

Il les oblige dans le meilleur des cas à se référer à un centre de conseils avant l'intervention désirée. Dans le pire, il leur retire ce droit fondamental qui consiste à disposer de son libre arbitre en matière d'avortement.

Cette préférence, le gouvernement la justifie par l'obligation qui lui est faite de protéger la vie en devenir. Mais on ne peut s'empêcher de trouver pathétique cet Etat se rappeler soudainement ses devoirs pour mieux se dérober devant ses choix. D'autant que de nombreuses expériences européennes lui donnent tort. En Allemagne, par exemple, la mise sous tutelle des femmes qui souhaitent avorter ne fait de loin pas l'unanimité. Faut-il vraiment obliger une personne qui a pris une décision en toute connaissance de cause, en famille, avec son mari, ses amis, son médecin, à quémander le blanc-seing de l'Etat? D'autant que le modèle hollandais montre à quel point il est faux de croire qu'une dépénalisation induit une hausse des avortements: malgré sa législation permissive, il enregistre le taux le plus bas d'avortements en Europe.

C'est maintenant le Parlement qui devrait empoigner ce dossier dès l'automne. Puis ce sera vraisemblablement au tour du peuple. Un peuple qui, depuis 1977, s'est déjà prononcé trois fois sur la question.