Le bureau du Conseil national a exhumé des limbes où se fane d’ordinaire l’immense majorité de ce genre d’interventions les postulats déposés par le radical neuchâtelois Didier Burkhalter, depuis lors élu au Conseil des Etats, sur le rôle de la présidence du Conseil fédéral. Ces propositions ont été inscrites en tête de l’ordre du jour de la dernière séance du vendredi 20 mars, ce qui leur assure de faire l’objet d’une discussion. Cette démarche est plutôt inhabituelle et ce n’est pas un hasard si ce sujet regagne aujourd’hui un peu d’actualité, en pleine crise du secret bancaire. La question du leadership au sein du Conseil fédéral se pose à nouveau de façon criante dans ce contexte.

Didier Burkhalter a été un partisan et un artisan tenace d’une réforme du Conseil fédéral qui renforcerait ses capacités de conduite. Cette ambition est cultivée avant tout par le parlement et l’exécutif, jaloux de son pré carré, s’attache systématiquement à la décevoir depuis des années. La dernière tentative a été abandonnée au début de 2008, quand il est apparu qu’aucun des membres du collège gouvernemental n’avait la volonté d’abdiquer ou d’échanger la moindre parcelle de ses prérogatives. Il faudra un moment avant qu’un nouveau projet de refonte des départements remonte à la surface.

La question de la présidence vient généralement en annexe des propositions de remaniement des départements. Dans sa réponse au second de ces postulats, le Conseil fédéral recommandait le rejet des propositions portant sur une présidence plus longue, de l’ordre de deux ou quatre ans. Une attitude que l’on peut inscrire dans un courant normal. Les réflexions sur une question qui n’a jamais été considérée comme vraiment sérieuse n’ont jamais été très loin non plus. De nombreux cantons se sont certes posé la même question et certains ont même trouvé et mis en œuvre une solution. La situation se présente différemment aux niveaux cantonal et fédéral.

Concernant le Conseil fédéral, il s’agit avant tout d’une question de direction, de coordination et de communication en matière de politique étrangère, où l’on a particulièrement besoin d’une stratégie sur la durée. Une présidence tournante d’une année où le président n’est qu’un primus inter pares ne correspond plus à la réalité du terrain et à la visibilité nécessaire à l’étranger. Ce constat est assez unanimement partagé. Pascal Couchepin lui-même vient de lui donner une nouvelle actualité en l’évoquant dans une interview accordée au quotidien allemand Die Zeit. On sent par ailleurs que le problème commence à gratouil­ler et à chatouiller un certain nombre de parlementaires.

Ce qu’on ne dit pas trop mais ce que pensent beaucoup, c’est que la succession des présidences respectives de Pascal Couchepin et Hans-Rudolf Merz jette un éclairage particulier sur la question. Le premier et le second ont une personnalité et un caractère très différents et affichent des dispositions également fort différentes à exercer une forme d’autorité et à prendre une décision. Des décisions qui peuvent être contestables et contestées ou encore exprimées de façon un peu rugueuse, mais qui montrent qu’il y a quelqu’un qui tient la barre. Pascal Couchepin et Micheline Calmy-Rey ont fait preuve, avec un style différent, d’une certaine vocation à exercer cette responsabilité, surtout lors de leur deuxième présidence. On est encore à des annéeslumière de l’hyperprésidence à la Sarkozy, mais a contrario Hans-Rudolf Merz s’inscrit dans le style d’une hypoprésidence, illustrée notamment en son temps par Kaspar Villiger.

Le président de la Confédération, explique Hans-Rudolf Merz dans une publication officielle de la Chancellerie fédérale, doit «veiller au maintien d’une bonne atmosphère au sein du Conseil fédéral» et donner aux citoyens «l’assurance que nous pouvons avoir raison des difficultés actuelles, et cela moyennant le recours à nos valeurs et vertus traditionnelles». On attend plutôt aujour­d’hui, à la présidence, un animal politique («Alphatier», disent les Alémaniques), qui sait taper sur la table, affronter l’impopularité et dire des choses désagréables. Mais l’on peut être sûr que cette attente, même exacerbée par la conjoncture actuelle, ne va déboucher sur rien de concret.

Tout aménagement reviendrait à confier également pour deux ans, ou plus, la présidence à ceux qui sont le moins faits pour l’exercer. Il ne serait en effet pas question de les en priver. «Un renforcement de la présidence nuirait à une répartition équilibrée du pouvoir entre tous les conseillers fédéraux et augmenterait considérablement la visibilité de certains conseillers fédéraux dans les médias et auprès du public», argumentait le Conseil fédéral pour proposer le rejet du postulat Burkhalter. Cette seule phrase permet de tout comprendre, et on ne parle même pas de la rivalité entre les partis, prêts à défendre bec et ongles le tour de leur conseiller fédéral.

Une présidence tournante d’une année ne correspond plus à la réalité du terrain et à la visibilité nécessaire à l’étranger

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