Fervent défenseur d’un protectionnisme européen et virulent détracteur de Nicolas Sarkozy, l’essayiste français Emmanuel Todd prononcera, le 15 mai prochain, une conférence à Genève*. Dans un entretien au Temps réalisé avant le débat télévisé du 2 mai, il dénonce l’accent mis par le président français sortant sur la «nation» et les «frontières».

Le Temps: Nicolas Sarkozy a promis, s’il est réélu, de faire des «frontières» le thème central de son second quinquennat. Etes-vous satisfait de ce virage?

Emmanuel Todd: Ma première réaction est d’y voir une illustration parfaite du fonctionnement de Nicolas Sarkozy. Dans sa bouche, «nation» et «frontières» sont des mots qui, de toute façon, n’auront pas de conséquences concrètes. Pour des raisons électorales liées au score élevé du Front national au premier tour, le président sortant s’est réapproprié ces concepts, dans une sorte d’illustration parfaite de la politique «pour les fous», qui lui donne le droit, en période électorale, de raconter n’importe quoi. J’ai, pour ma part, très tôt dénoncé sa tendance, inspirée par ceux qui lui écrivent ses discours, à croire que parler, c’est agir. Je m’attendais à ce qu’il confonde à nouveau verbe et action. On y est.

– Vous êtes pourtant favorable, vous-même, au rétablissement des frontières, au moins sur le plan économique. Dans «protectionnisme», il y a «protéger». N’est-ce pas ce que Nicolas Sarkozy promet aux Français?

– Le protectionnisme européen que je défends est approuvé par 80% des Français. Pas étonnant que Nicolas Sarkozy s’y intéresse. Mais ses discours sont ambigus et son action contredit ses affirmations. Il jure aujourd’hui d’obtenir la réciprocité dans les échanges. Mais qu’a-t-il fait durant son premier quinquennat? La confusion des genres qu’il entretient est par ailleurs problématique. Je ne suis pas à l’aise, en ce qui me concerne, avec le mot «frontière». Surtout lorsqu’il est utilisé pour tracer des limites identitaires ou ethno-religieuses. Défendre la frontière au sens économique du terme n’est pas la même chose. Il s’agit, à travers cela, de disposer d’un instrument pour maîtriser la globalisation des échanges. Nicolas Sarkozy, lui, va beaucoup plus loin. Il est même allé, dans son discours de Toulouse, le 29 avril, jusqu’à évoquer la frontière entre «le bien et le mal». A ce moment-là, son discours cesse d’être recevable.

– Ne répond-t-il pas, pourtant, à l’aspiration d’un grand nombre de Français?

– En surface, oui. En profondeur, je ne le crois pas. C’est d’ailleurs tout l’enjeu, décisif, de cette élection présidentielle. Je ne fais pas partie des observateurs affolés par les 18% obtenus au premier tour par Marine Le Pen. Je vois pour ma part dans ce résultat une nouvelle pointe, marginalement plus élevée que le score de son père en 2002. Une nouvelle poussée de fièvre, dont les lendemains restent incertains. Que restera-t-il de ce vote protestataire si François Hollande est élu et s’il parvient, par une présidence «normale», à faire retomber les tensions? On ne peut pas dissocier l’angoisse actuelle des électeurs français de l’hystérie créée par Nicolas Sarkozy. En jouant à fond de la fibre identitaire, ce dernier a pratiqué une sorte de «pédagogie du mal» dont le Front national a profité. C’est pour cela que le 6 mai est à mes yeux si important. Nous sommes à un moment où la France peut emprunter une direction ou une autre. Soit il gagne, et une sorte de xénophobie d’Etat se trouve légitimée. Soit il perd, et la France aura alors montré, dans un contexte de graves problèmes économiques, qu’elle reste une très grande nation ouverte sur le monde. N’oubliez pas que, si François Hollande est élu, les Français auront accepté le principe du droit de vote des étrangers aux élections locales! La conception fermée des frontières, copiée sur celle du FN, aura dès lors été désavouée.

– Et si Nicolas Sarkozy manque de peu sa réélection? Une victoire serrée du candidat de gauche n’accouchera-t-elle pas d’une fracture problématique?

– Je ne crois pas à une fracture de la France par les urnes. Après le vote, même en cas de résultat serré, le sens de l’évolution sera donné. Les Français se seront exprimés, à la majorité, pour le respect d’un certain type de «frontières». C’est d’ailleurs pour cela que ce mot ne me convient pas. Je préfère celui de «préférence économique». Ce mot de «frontières» accrédite au fond l’idée d’une décadence barbare, au-delà de notre territoire. Alors que je défends, moi, la libre circulation des idées et de la culture. Les Français, je le répète, vont dire qui ils sont avec cette élection.

– Les études démontrent que la France est majoritairement à droite. Nicolas Sarkozy a, par conséquent, choisi des thèmes porteurs…

– Nicolas Sarkozy ne représente pas la droite classique, légitime. La preuve? Cette droite capitaliste, la droite qui s’est retrouvée au Fouquet’s en mai 2007 pour fêter son élection, n’a pas intérêt à la défense des frontières. Au contraire. Cette droite est favorable au libre-échange, qui permet de faire pression sur les salaires et de faciliter la circulation des capitaux. C’est au fond le drame de Nicolas Sarkozy. Il est devenu le prisonnier de son fantasme. Le gaullisme, dont il prétend être l’héritier, est en lambeaux. Résultat: on ne sait plus ce qu’est la France. L’image du pays est brouillée. Ce scrutin, s’il aboutit à la défaite du président sortant, va clarifier les choses. A l’inverse, la réélection d’un chef qui s’est installé dans la transgression permanente, serait un très mauvais signe. Cela démontrerait, contrairement à ce que je crois, que la France n’est pas seulement anxieuse. Mais qu’elle est travaillée de l’intérieur par la violence et l’affrontement.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.