Il y a deux ans, la capitale avait été à moitié détruite par une explosion due, dans le meilleur des scénarios, à l’incurie et à l’irresponsabilité des dirigeants. Entre-temps, le pays entier a plongé dans une crise économique sans fond, le système bancaire s’est effondré, la monnaie locale ne vaut plus rien, la mauvaise gestion, la corruption, l’opacité, voire les mensonges et les intimidations sont omniprésents. Dans tout autre pays un tant soit peu démocratique, on s’attendrait à ce qu’un tel désastre débouche sur une énorme gifle électorale contre une classe politique si manifestement incapable. Mais nous sommes au Liban et rien de tel, sans doute, n’arrivera.

Potentats divers

Les Libanais sont, enfin, appelés aux urnes ce dimanche. Dans ce système politique profondément bloqué, le pouvoir se partage parmi les différentes communautés religieuses, laissant en place une caste politique qui gère le pays comme s’il s’agissait d’une affaire purement privée. Tout au plus, ces divers potentats ont-ils dû en rajouter dans leurs méthodes traditionnelles, utilisant le clientélisme et l’achat de voix de manière pratiquement publique lors de la campagne actuelle. La pauvreté est désormais généralisée dans le pays, et recevoir d’un candidat une poignée de billets contre son vote constitue un geste beaucoup plus rationnel que de miser sur d’hypothétiques changements politiques à long terme, en optant pour un candidat réformateur mais honnête.

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L’opposition sait parfaitement tout cela. L’opposition? Elle existe, de fait, et concentre en son sein une bonne partie des forces qui restent encore vives, malgré la débâcle générale. Ces forces de la «contestation» peuvent espérer obtenir une dizaine de députés sur les 128 que compte le parlement. En apparence, nous sommes pour l’instant bien plus près d’un clapotis que d’un raz-de-marée.

Emiettée dans de multiples listes électorales distinctes, manquant cruellement de figures rassembleuses, la «contestation» s’est résignée à jouer le jeu, tout en sachant que les dés étaient pipés. C’est par principe qu’elle refuse de s’ériger en un parti comme les autres; par idéal qu’elle prône la consultation et le travail de terrain auprès des Libanais; par nécessité qu’elle a accepté de s’inscrire dans un cadre électoral taillé sur mesure pour garantir l’immobilisme de ce système confessionnel.

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La loi, la justice, les puissances régionales ou l’Occident, dont la France, ancienne puissance mandataire… tous ont collectivement failli au Liban. L’opposition n’en attend plus rien. Elle dit compter sur le temps, sur l’endurance et sur l’apport de la jeunesse pour changer le système de l’intérieur, patiemment, fragment par fragment. Le temps presse pourtant et le pays se vide. Bientôt, il ne restera aux Libanais plus grand-chose à sauver.

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