Il était une fois

Au Liban, «la vie, c’est comme ça»

Il faut au Liban une plasticité exceptionnelle pour résister en même temps à une guerre à sa frontière, un afflux massif de réfugiés, une crise politique intérieure et un doute érigé en système dans les médias, les familles et même le cerveau de chaque citoyen, estime Joëlle Kuntz

Il y a un million de réfugiés syriens au Liban, sur environ cinq millions d’habitants. Ils se logent comme ils peuvent, sous des tentes aux abords des villes, dans les villages de la Bekaa ou dans les banlieues pauvres de Tripoli ou Beyrouth. Ils ne sont pas bien acceptés mais ils sont là, secourus tant bien que mal par les organisations humanitaires libanaises ou internationales, toujours à court d’argent pour accomplir leur mission. On voit des femmes et des enfants tendant la main sur les trottoirs de Beyrouth. On entend le murmure désapprobateur des Libanais. On observe, médusé, le déversement d’un pays en guerre, la Syrie, dans un pays récemment pacifié qui craint pour sa sécurité et ses fragiles équilibres: et pourtant pas de murs, pas de proclamation d’urgence nationale ou de nationalisme, pas de révolte. Une inquiétude. Une forme d’angoisse résignée: le Liban est-il pour toujours condamné à servir de refuge? Une protestation à l’adresse de la «communauté internationale»: vous allez laisser faire ça?

Le Liban s’interroge

Le Liban n’a toujours pas de président, les factions confessionnelles chrétiennes, chiites et sunnites ne s’entendent pas sur la personne à élire. Le parlement, auto prolongé pour éviter des élections, ne se réunit plus, sauf pour passer des lois d’urgence, comme sur la monnaie. Les divisions sont partout, dans la géographie, dans les institutions, dans les têtes. La guerre de Syrie les exacerbe puisqu’une majorité de chiites sont pour Bachar al-Assad derrière l’Iran, une majorité de sunnites pour la rébellion modérée et une majorité de chrétiens contre tous les musulmans.

C’est donc le Liban entier qui s’interroge sur son avenir au fur et à mesure des événements de Syrie. Il faut à un pays une plasticité exceptionnelle pour résister en même temps à une guerre à sa frontière, un afflux massif de réfugiés, une crise politique intérieure et un doute érigé en système dans les médias, les familles et même le cerveau de chaque citoyen. Il faut au cèdre planté sur le drapeau libanais d’exceptionnelles qualités antisismiques.

Le souvenir de Jean-Paul Kauffmann

Invitée à Beyrouth pour une conférence, j’ai amené avec moi le dernier livre de Jean-Paul Kauffmann (Outre-Terre, Equateur Littérature), mon ancien confrère au Matin de Paris devenu écrivain après trois ans de disparition aux mains du djihad islamique libanais. Survivant par chance – son compagnon d’infortune, Michel Seurat, a été assassiné – et bon vivant par la force de sa nature, Kauffmann s’est pris d’intérêt pour l’enclave russe de Kaliningrad, terre prussienne en 1807 quand s’y est déroulée la bataille d’Eylau, gagnée de justesse par Napoléon contre l’armée du tsar. L’Empereur a dû sa victoire à la légendaire charge de cavalerie de Murat. Parmi les cuirassiers tombés au combat, un général, Jean Joseph d’Hautpoul, dont Balzac s’est partiellement inspiré pour son roman, Le colonel Chabert. Donné pour mort, Chabert a survécu sous la protection de son cheval écrasé sur lui. Revenu à Paris pour reprendre le cours de sa vie, il est confronté à l’incrédulité hostile des siens qui le prennent pour un usurpateur ou un fou. Il tente une action en justice pour récupérer ses biens, sa femme et son rang. Il n’y parvient pas.

Kauffmann se voit en Chabert. Revenu de Beyrouth où il était donné pour mort, il recherche son double à Eylau: savoir où il a disparu; comprendre le paysage du malheur pour jouir du bonheur inouï de la survie. Jouir de la fiction quand la réalité est incompréhensible.

Dans la vieille fabrique de frigos qui a pris place sur le site de la bataille d’Eylau, aujourd’hui Bagrationovsk, Kauffmann observe «une désagrégation parfaitement endossée, la débâcle, pas la mort. Un refus de baisser les bras. Le brio dans la dèche.» Il dit, citant Deleuze: «ça marche en tant que c’est déglingué».

Pensant au Liban, j’ai répété la phrase devant une amie libanaise. «Ici, ce n’est pas déglingué, s’est-elle écriée. Ça marche. La vie, c’est comme ça.»

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