Le libéralisme suisse a-t-il un avenir? Le Cercle démocratique de Lausanne et l’Institut libéral de Zurich consacrent un colloque de deux jours à ce thème. En préambule, l’un des organisateurs, l’historien Olivier Meuwly, explique les défis auxquels la pensée libérale est confrontée aujour­d’hui.

Le Temps: La crise financière de 2008 n’a-t-elle pas porté un coup fatal au libéralisme?

Olivier Meuwly: Non. La crise a été l’accélérateur d’un phénomène qui s’était amorcé depuis longtemps. L’image de la pensée politique libérale s’est brouillée. Le libéralisme s’est imposé comme posture de résistance lorsque l’Etat s’étendait trop et s’est nourri de cette tension. Mais il a oublié de se positionner par rapport aux nouveaux problèmes.

– Lesquels?

– Il s’agit de clarifier le lien à l’Etat. La pensée libérale a dû s’adapter à la nécessité de gouverner, démontrer qu’elle était appropriée à l’Etat. Mais elle a eu de la peine à digérer les grandes évolutions sociales intervenues depuis les années 1970. La chute du mur de Berlin lui a apporté plus de confusion que de clarté. Le libéralisme s’est trop vite satisfait de sa victoire par KO technique sur le communisme. La crise de 2008 est emblématique, car elle a reposé la question du rôle de l’Etat face à la société. Même les gouvernements les plus libéraux n’ont eu d’autre solution que de confier de nouvelles tâches à l’Etat.

– Ne vivons-nous pas une période où, après cette crise et les abus qu’elle a révélés, l’on assiste au retour de l’étatisme et de la primauté du collectif?

– Absolument. Et c’est le grand défi auquel le libéralisme est aujourd’hui confronté. Mais, paradoxalement, le moteur libéral n’est pas remis en cause.

– Vous pensez que le libéralisme peut encore se relever.

– Il a toujours réussi à le faire. Dans les années 1930, le mouvement libéral s’était déjà trouvé au bord du gouffre. Le keynésianisme a permis a contrario de le repenser à un moment où il y avait une forte tension avec le mythe communiste et la menace fasciste. Après la guerre, le libéralisme a su intégrer l’Etat social. Dans les années 1970, tous les mots du libéralisme politique – Etat, liberté, démocratie – ont été repris par la gauche avec des sens nouveaux, auxquels l’une des réactions a été le néolibéralisme. Grâce à sa capacité d’adaptation, grâce à cet esprit de tolérance hérité des Lumières, le libéralisme s’est toujours relevé.

– L’un des intervenants du colloque, l’historien Alexis Keller, s’est demandé dans un ouvrage publié en 2001 si libéralisme et démocratie étaient des frères jumeaux ou des frères ennemis. Quel est votre avis?

– La démocratie n’est pas innée à l’idée de liberté. Lorsqu’elle est apparue dans le contexte de la Révolution française et au début du XIXe siècle, les grands théoriciens libéraux n’étaient pas des tenants de la démocratie. Mais le libéralisme a compris qu’elle était un complément nécessaire à la concurrence et qu’il fallait concilier ordre et liberté. C’est de là que le libéralisme a appris que les nouveaux problèmes ne nécessitent pas une intervention immédiate, mais une approche prudente permettant ensuite de les absorber.

– Quelles sont les particularités du libéralisme pratiqué en Suisse?

– Historiquement, la Suisse moderne a accepté la démocratie plus vite qu’ailleurs. La Landsgemeinde, comme référence symbolique, a fortement irrigué la pensée démocratique. Le libéralisme a pu «comprendre» plus facilement l’inhérence entre la liberté et la démocratie. Il a absorbé les nouvelles contraintes avec plus d’aisance qu’ailleurs.

– S’exprime-t-il de façon différente en Suisse romande et en Suisse alémanique?

– L’influence philosophique est différente. La tension entre le «Moi» et l’Etat se gère autrement. Grossièrement dit, les Romands attendent davantage de l’Etat social, mais les Alémaniques pensent que ce ne serait pas si mal d’avoir un peu plus d’Etat écologique.

– La fusion du PLS et du Parti radical a-t-elle rendu le libéralisme moins visible?

– Non, car c’est en fait l’aboutissement d’un processus qui a commencé à la fin du XIXe siècle en Suisse alémanique, lorsque les mouvements plus étatistes et ceux qui étaient davantage portés sur le libéralisme économique ont fusionné. Les libéraux romands sont les héritiers des libéraux conservateurs, alors qu’en Suisse alémanique, c’est plutôt l’UDC qui porte cet héritage. Je ne crains donc pas que la fusion des deux partis soit une source de difficulté. Si le mélange réussit, cela peut au contraire donner un résultat intéressant, car on réunit dans un même parti la méfiance envers l’Etat et l’action en faveur de l’Etat.

– Vous évoquez l’UDC. Est-ce un parti libéral? – En partie. C’est un parti très attaché à la liberté. Mais il a une composante populiste qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Et il tient un discours anti-Europe, anti-establishment et anti-étrangers qui brouille le rapport qu’il établit entre l’Etat et le libéralisme. L’UDC a ainsi redéfini la liberté à sa façon, remplaçant l’Etat par la Nation. Cela a attiré des bataillons d’électeurs radicaux et libéraux déstabilisés par l’incapacité de leur «famille» politique à repenser le libéralisme. Il est donc temps de redéfinir la vision libérale de la société et d’expliquer l’histoire et la nature du libéralisme. C’est le but du colloque de ces deux prochains jours qui, je l’espère, sera suivi d’autres rencontres sur ce thème.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.