Une jeune femme de 24 ans s’est suicidée en novembre dernier parce que son commerce faisait partie des activités déclarées «non essentielles» lors du deuxième confinement. Alysson était coiffeuse. A Liège, en Belgique. Comme son salon n’était ouvert que depuis quelques mois, elle n’avait pas droit aux aides prévues. Heureusement, de tels drames sont restés peu nombreux malgré l’impact psychologique, humain et financier des confinements ordonnés depuis l’automne dans toute l’Europe, avec des calendriers et des modalités variables.

Depuis le début de cette pandémie, on a sous-estimé le poids des mots. Au printemps, la «scie» concernant les personnes vulnérables de plus de 65 ans, qui faisait passer toute cette classe d’âge – près de 20% de la population – pour des malades en sursis, a fini par se calmer au profit d’un discours plus nuancé. Par la suite, on a récidivé en qualifiant de «non essentielles» toute une série d’activités. Comme si celles et ceux qui les pratiquent n’étaient ni nécessaires ni utiles dans notre société. Là aussi, on veut bien croire qu’il s’agissait d’une erreur de langage.

Ce qui a changé

Plus profondément, deux choses ont bien changé par rapport au printemps 2020. A cette date, seule échappait au confinement la satisfaction des besoins physiques vitaux. Après, on a commencé à faire des distinctions de moins en moins cohérentes. Pourquoi pouvais-je prendre un train bondé si je ne pouvais pas aller dans un restaurant ou une salle de spectacles en respectant strictement tous les gestes barrières exigés? Pour finir, le «non-essentiel» est devenu une notion assez aléatoire, pour ne pas dire arbitraire, sauf que les restaurants et les lieux de culture, de sport et de loisirs se sont retrouvés le plus souvent fermés.

Dès lors que l’Etat les empêche de gagner leur vie sans qu’ils aient la moindre faute à se reprocher, il n’est pas admissible qu’ils soient laissés pour compte

L’autre facteur qui a changé, c’est la durée de la crise. Au printemps, il s’agissait d’un confinement, certes drastique, mais de durée déterminée. Il était considéré comme un très mauvais moment à passer pour maîtriser rapidement une pandémie inédite dans le monde d’aujourd’hui et retrouver une vie presque normale dès l’été. Jusqu’en septembre, c’est dans ce contexte que le Conseil fédéral puis le parlement ont pris des mesures pour atténuer sur le plan économique et social les effets de la lutte contre le coronavirus. Ainsi, la loi Covid-19 adoptée à ce moment-là parle de «cas de rigueur», c’est-à-dire de cas d’exception, pour les entreprises pouvant justifier d'une perte d’au moins 40% de leur chiffre d’affaires. Mais cette notion n’est plus du tout satisfaisante, en tout cas pour tous les indépendants et patrons actifs dans les secteurs jugés «non essentiels». Dès lors que l’Etat les empêche de gagner leur vie pendant de nombreux mois sans qu’ils aient la moindre faute à se reprocher, il n’est pas admissible qu’ils soient laissés pour compte.

Pas de société sans culture

Il n’est pas question de mettre en cause les mesures sanitaires visant à protéger la population et à éviter des morts pour cause de covid. Mais l’Etat – la Confédération et les cantons – doit désormais assurer une compensation financière à toutes celles et tous ceux que ces mesures privent pratiquement de tout revenu. Pour être efficace, ce soutien direct et rapide doit leur permettre de payer leurs charges et de survivre, en attendant une reprise qui tend à s’éloigner comme un mirage en plein désert. La crise que nous vivons est devenue une catastrophe naturelle de longue durée. L’Etat a le devoir de répondre à cette situation en indemnisant les actifs qu’il a rendus «vulnérables» en les contraignant au chômage. C’est en effet à l’Etat d’assumer les conséquences financières des interdictions d’entreprendre et de travailler qu’il décrète, comme il doit le faire par exemple lorsqu’il procède à des expropriations. Et il en a les moyens grâce aux impôts et aux taxes payés année après année par les contribuables.

Dans la foulée, personne ne regretterait qu’on oublie cette notion inutilement stigmatisante d’activités «non essentielles». Lors du traditionnel concert du Nouvel An retransmis sur les écrans de plus 90 pays, le grand chef d’orchestre Riccardo Muti, qui dirigeait pour la circonstance l’Orchestre philharmonique de Vienne devant une salle totalement vide, a lancé un appel aux gouvernements du monde entier. Il leur a demandé de toujours considérer la culture comme un élément social primordial. Cet appel, des millions de téléspectateurs l’ont entendu. Puissent les gouvernants s’y montrer sensibles. Car il n’y a pas de société vivable sans culture.

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