Trois générations que cela dure. Après Kim Il-sung et Kim Jong-il, c’est au tour de Kim Jong-un, le petit dernier de cette dynastie rouge, d’agiter missiles et menace nucléaire pour affermir son pouvoir. «Retenez-moi ou je fais un malheur», semble dire le petit-fils du fondateur du Juche, cette philosophie stalino-confucéenne prônant l’autarcie et le culte des ancêtres qui sert d’idéologie officielle au régime de Pyongyang depuis un demi-siècle. Et pour l’empêcher de taper sur le bouton nucléaire, un Kim digne de ce nom veut s’assurer de deux choses: la fidélité de son peuple et de son armée d’une part, l’aide internationale d’autre part. Dans la crise actuelle, sans doute la plus aiguë depuis l’armistice de 1953, les spécialistes se perdent en conjectures pour savoir lequel de ces deux éléments est prédominant. Kim Jong-un, qui a adopté la même coupe de cheveux que son grand-père à son âge (c’est-à-dire la mode des années 1930), s’agite-t-il parce qu’il n’est pas encore assuré du contrôle incontesté de la pyramide du pouvoir ou cherche-t-il par sa capacité de nuisance à faire monter les enchères en vue de nouvelles négociations avec l’ennemi (les Etats-Unis, la Corée du Sud et le Japon) et les «amis» chinois et russes?

Peu importe la réponse, en définitive, pour les principaux intéressés, à savoir les 23 millions de Nord-Coréens dont une majorité vit dans un état proche de l’esclavage. Dans ce dernier résidu véritablement totalitaire, nul espoir de réformes en vue. Kim Jong-un n’est pas Thein Sein. La Corée du Nord n’est pas la Birmanie. Le malheur de la Corée du Nord est de rester à ce jour l’unique glacis hérité de la Guerre froide. Et si le dégel est toujours impossible, les responsabilités sont largement partagées. A maints égards, les Nord-Coréens sont aujourd’hui comme hier les pions d’un jeu de puissances qui les dépassent. A la confrontation entre les blocs communiste et capitaliste a succédé une lutte d’influence entre la Chine et les Etats-Unis dont l’une des lignes de fracture majeures demeure la péninsule coréenne. A Pékin et à Washington, des œillères idéologiques empêchent un engagement beaucoup plus significatif pour établir enfin un accord de paix et restaurer la confiance, seule issue possible pour engager des réformes.

Il n’y aura probablement pas de guerre en Corée. Mais il serait temps de libérer les 23 millions de Nord-Coréens de cette logique du passé.