Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

Si vous allez sur les réseaux sociaux, vous constaterez que les principaux sujets qui intéressent l’audience féminine africaine en matière de développement personnel sont liés au mariage (comment trouver et garder son homme) et à l’apparence physique (toujours dans l’objectif de séduire un homme). Je ne dis pas que les relations hommes-femmes ne sont pas importantes, mais nos vies ne se résument-elles qu’à ça: comment être douce, soumise, etc.?

Reprenons un peu le fil des événements. 

Bonjour, je m’appelle Diane Audrey, j’aurai 30 ans dans un mois. Je suis née au Cameroun où j’ai eu une enfance assez paisible et protégée. J’étais le premier enfant de ma mère et le quatrième de mon père. J’ai grandi dans une grande maison entourée dans un premier temps de mes parents, de mon cousin Serge et de ma cousine Evelyne, dans un quartier proche de l'hôpital général de Douala, Beedi. 

Mon père était un haut cadre et ma mère tenait une boutique où elle vendait des accessoires qu’elle ramenait de ses voyages à l’étranger: sacs et chapeaux. Mon père avait rencontré ma mère par hasard lors d’une promenade. Elle venait d’une famille bourgeoise où l’éducation était une priorité. A ce moment, maman avait 22 ans et vivait chez sa grande sœur Suzanne, à la Cité des Palmiers. Pour gagner sa vie, elle était mannequin, c'était la grande époque de la création camerounaise (années 1980 et 1990) avec des noms tels que Mme Ngann ou Jemann.

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Maman se cherchait encore quand papa était déjà un homme accompli. Nous sommes en 1990, il est directeur du service informatique de la Camair (Cameroon Airlines). Pour lui faire plaisir, il lui offre un premier voyage à Paris. Entre eux, le bonheur est au rendez-vous. Je ne sais pas combien de temps cela a duré mais petite, je n’ai jamais observé beaucoup d’actes d’amour entre mes parents. Je vois surtout de la passion qui mène à de grandes engueulades. Je vois souvent ma mère pleurer avec moi dans ses bras, ses affaires jetées dehors par mon père pour lui rappeler qu’elle était chez lui et non chez eux. Mon cousin Serge, pour éviter que j’assiste à certaines scènes, m’emmenait en balade. C’est aujourd’hui que je comprends qu’il souhaitait protéger mon regard d’enfant. Quand j’ai eu 10 ans, maman a essayé tant bien que mal de se refaire une vie et une santé en quittant le Cameroun. 

Avec #MeToo, j’ai entrevu ce qu’a pu être la vie de ma mère à l’âge qui est le mien aujourd’hui. Mais quatre ans après que le scandale Weinstein a éclaté, la parole des femmes ne s'est que très peu libérée en Afrique, en raison notamment de pesanteurs sociales. Alors laissez-moi vous raconter mon #MeToo: c’est la première fois que je replonge dans mon passé et celui de ma mère.

En 2011, c’est dans un club parisien que la diaspora connaît bien, La Piedra, que je rencontre celui que j’appellerai Jean dans cet article. Au premier abord, il ne me plaît pas. Il a un côté coincé, un peu bourgeois catholique. Je vis à Courbevoie et lui à Noisy-Le-Grand. Dans quatre mois, j’irai à Montréal effectuer mon stage, je n’ai donc pas comme projet de vivre une histoire d’amour. Nous nous voyons de temps en temps et puis vient cette phrase: «Tu viens chez moi avec un comportement de pute. Tu arrives, on fait l’amour, tu dors et tu pars.» Je n’ai pas tilté, je me suis simplement demandé ce qu’il voulait. C’était pourtant clair à la base, nous ne vivions qu’une passade.

Ne me demandez pas comment j’ai décidé de changer, de venir plus tôt et d’être plus impliquée dans son quotidien et dans sa vie. C’est ainsi que sans le planifier, nous sommes devenus un couple. Jean était trader, il avait beaucoup d’allure, il connaissait beaucoup de choses, moi je n’avais que 20 ans et la soif d’apprendre, de vivre. Trois mois après notre rencontre, j’ai remis mon appartement en vue de mon départ à Montréal. Je pensais m’installer provisoirement chez mes parents, mais Jean insiste pour que je vienne chez lui. Toujours naïve, je me dis pourquoi pas. C’est le point de départ de mon calvaire.

Dès mon arrivée chez lui, Jean n’a cessé de me rabaisser, de questionner mes choix, de me dire que je devais rester en France. Roulement de tambours, j’ai finalement décidé de rester et j’ai commencé un stage dans une agence de communication.

Il s’en est suivi deux années terribles, entre coups, blessures, tresses arrachées de mes cheveux, vaisseaux éclatés dans mes yeux, pommettes déplacées… Je n’ai rien dit, sauf à une cousine et une tante. J’avais honte. Comment expliquer que moi qui avais le plus de caractère dans ma famille et mon entourage, j'étais le souffre-douleur d’un homme? Comment?

Je n’avais pas le droit d’arriver en retard. Si je finissais les cours à 17h, je devais être à la maison avant 18h. Sinon: interrogatoire et insultes. J’étais étudiante avec peu de moyens, comparés à ses milliers d’euros de salaire, il me le rappelait toujours. J’ai essayé de partir plusieurs fois mais je suis toujours revenue. Je me souviens du jour où mon amie Sarah*, gênée, me dit qu’elle a reçu des photos de moi nue, me demandant ce que je faisais avec ce psychopathe. Il avait envoyé ces photos à plusieurs personnes de notre entourage.

Sarah avait certainement raison mais psychologiquement, j’avais l’impression que Jean en me salissant, m’humiliant, était le seul qui pouvait me rendre propre, me redonner de la valeur, booster mon estime. C’était un cercle vicieux.

Je ne compte pas les habits qu’il a déchirés, les trouvant trop courts, trop près du corps, trop ceci ou trop cela. Je n’avais pas le droit de porter des tissages, il trouvait que cela me rendait séduisante et que les hommes portaient trop leur regard sur ma personne. Il disait: «Je sais que tu es belle, les autres n’ont pas besoin de le voir.» Jean est devenu mon miroir, je n’existais plus. J’étais devenue un zombie. Je pleurais tellement que, des fois, il me demandait de sortir de la chambre pour dormir au salon, pas sur le canapé mais au sol… c’était là ma place. Le plus dur était de devoir adopter plusieurs visages, en cours, au travail, à la maison, avec les amis, la famille. Je me perdais, j’étais fatiguée. J’étais peut-être en dépression à cette période, mais je ne connaissais pas ce mot.

De tout ceci, je n'ai rien dit à ma mère. Je m'accrochais à ma foi. Je me disais que si Dieu me faisait vivre cela, c’était pour des jours meilleurs.

Je pensais que j’étais seule. Jean m'avait mise dans une boîte où il n’y avait que lui. Une personne m’avait dit: «Ma fille, mieux vaut connaître le diable qu’on a à la maison que celui qui est dehors. Il faut supporter! Tu es sûre que tu ne fais pas aussi de mauvaises choses? Présente-le à ta famille, cela va le rassurer.» Ma tante, je ne lui en veux pas, considérait que si Jean était violent, c’était parce que je m’étais mal comportée, je devais me questionner chaque fois sur ce que j’avais fait ou pas. Alors avant chaque mot, chaque acte, je me demandais si cela allait mener à des insultes, des coups. 

De plus en plus renfermée, j’avais décidé d’être baby-sitter à deux pas de chez moi, chez Mme Traoré*. Elle était médecin et je m’occupais de sa fille Célia. Elle était très intriguée par moi. Je bossais déjà à côté de mes études, j’avais déjà un nom qui évoquait quelque chose dans la sphère afro. Pour elle, m’avoir en baby-sitter manquait de cohérence. Je la comprends.  Un jour, je lui ai raconté ce que je vivais et elle m’a demandé comment était la relation de mes parents… C’est ainsi que j’ai dû me replonger dans mes souvenirs, au cœur de cette histoire passionnelle destructrice et me rendre compte que je reproduisais le même modèle. Comme ma mère, je supportais!

Un jour, Jean a eu l'insulte de trop, je suis partie un soir d’avril 2013 et je ne suis plus revenue. Je suis restée silencieuse, je voulais être seule face à moi-même. Quelques mois plus tard, j’ai dit à ma mère: «Maman, je suis partie. Je vivais une relation passionnelle comme papa et toi, à la seule différence que nous n’avons pas eu d’enfants.» Elle m’a répondu: «C’est bien.» Huit ans plus tard, nous n’en avons toujours pas reparlé. 

Depuis cinq ans, je suis revenue en Afrique. Je vis à Douala, où les rapports hommes-femmes peuvent être compliqués. Mes interlocuteurs me disent souvent: «Tu es venue au Cameroun nous ramener tes histoires de France, là? La place de la femme est à la cuisine…»

Ma génération vit un paradoxe. Nos pères nous ont répété que le premier mari d’une femme est son travail. Aux garçons, je ne sais pas ce qu’on leur dit… Certainement que la femme qui est une héroïne, c’est celle qui peut être bonne partout: à la cuisine, à l’école, auprès des enfants, aux côtés de son mari et de sa belle-famille, le tout en gérant son emploi si elle est autorisée à travailler, car le chef de famille est l’homme. 

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Alors moi qui vais avoir 30 ans, je continue de me questionner. C’est quoi être une femme qui a une agence de communication à Douala et à Abidjan, qui couvre 14 pays, 20 salariés, une voiture, un appartement? Vais-je trouver un mari? Pourra-t-il me comprendre? M’accepter en tant qu’être complexe, hybride, qui a navigué entre plusieurs cultures? 

Dans la société bantou dans laquelle je vis, j’ai souvent l’impression de faire peur aux hommes, parce que je choisis ce que je fais et ne fais pas. Je parais souvent anormale. On me rit à la gueule, en mode: «Ahaha, en voici une qui va finir vieille fille. Au mieux, elle sortira avec un homme du double de son âge, au pire un gigolo qui sera avec elle par intérêt.» Cela semble être le triste sort des femmes qui en veulent un peu plus, car les hommes ne recherchent pas la complémentarité, mais des femmes qui sont dans l’attente de quelque chose. Lorsqu’ils estiment que vous n’avez pas de besoin, ils perdent leurs moyens. 

Je me demande comment m’assurer de faire mieux, éduquer mes enfants en leur rappelant ces principes si importants. Et pour conclure avec un clin d'œil à mon podcast Si Maman m’avait dit, voici ce que j’aurais aimé qu’elle me dise: «Ma fille, sache que le couple, c’est deux personnes, deux identités, construites, assumées et distinctes. La fusion n’est pas une réponse, bien qu’elle se présente comme rassurante. Il ne faut pas que tu te réveilles un jour dans un mariage, une relation, une illusion de bonheur, en te demandant qui tu es. En ayant oublié la personne que tu étais ou celle que tu aurais dû être. Alors tout ira mieux. Demain est un autre jour.» #LiberonsLaParole!


*Diane Audrey Ngako, directrice de l’agence de communication Omenkart à Douala et Abidjan, membre du Think Do Tank The Okwelians

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