Un roman intéressant ne peut être aujourd’hui que le cimetière du paradis, c’est-à-dire une fiction qui ne nous présente pas le monde actuel comme désirable. Un roman n’est ni une analyse, ni un témoignage, ni un reportage mais une représentation de la réalité non telle qu’elle est mais telle que l’imagination d’un écrivain la met en scène, donc la création d’un champ imaginaire où le jugement moral est suspendu. Car la question à poser à une telle création est de savoir si elle est réussie ou non, mais pas si elle est morale ou non. Personne à la lecture de Madame Bovary ne va se dire que c’est bien ainsi qu’il lui faut vivre désormais. Le jugement esthétique n’est pas un jugement moral: telle est la conception de l’Occident depuis l’invention du roman (on lira Milan Kundera, Les Testaments trahis).

La critique aujourd’hui a déjà préétabli ce qui est moral, c’est-à-dire approuvé par les bien-pensants. Certes, toutes les époques sont racoleuses: elles diffusent des interprétations d’elles-mêmes dans lesquelles elles ont placé toute leur complaisance. Mais la nôtre atteint des sommets! Contester la liberté du romancier (comme celle des dessinateurs de presse), c’est attaquer la liberté occidentale sous couleur de moraline religieuse ou de «droitdelhommisme». Le créateur est libre, totalement, il échappe aux morales bienséantes, et c’est sa liberté d’imaginer qui garantit notre liberté d’approuver ou non.

Le roman de Houellebecq est une création fictive, et en ce sens il est parfaitement légitime. Est-ce un roman intéressant? Oui, si on accepte le fait qu’il décrit le monde actuel exténué comme un monde dont l’avenir républicain et laïc est derrière lui puisque la mise à sac de la société s’est poursuivie ces dernières décennies avec enthousiasme. Est-ce une grande création? Certainement pas! Et cela n’est pas dû au fait que l’histoire s’amuse avec la communauté musulmane française et lui fait gagner le pouvoir suprême grâce à un jeu de rapports de force politique, puis à la lâcheté des élites et à leur soumission aux pétrodollars. Il y a des effets de réalité: les noms propres sont vérifiables, des remarques sur Huysmans parfaitement fondées; le jeu de miroirs entre un auteur, Houellebecq, écrivant son roman et le narrateur déprimé ayant écrit sa thèse sur un écrivain décadent est amusant. L’auteur rue bien dans les brancards de la désolation actuelle, et son irrespect de l’interminable cortège d’approbation du monde comme il va est bienvenu. Mais… on peine à se débarrasser de l’impression de construction.

En effet, cela est dû à deux éléments: d’une part, le fait que ce n’est pas une grande création langagière; peu d’invention dans la forme, des phrases parfois attendues, ce qui m’a rendu la lecture fastidieuse malgré quelques moments réussis d’humour; jamais ou presque l’impression que c’est bien trouvé, bien tourné, surprenant. Peut-on écrire sans surprise la décadence d’un monde ahurissant? Comment frapper le lecteur par le propos si le style n’est pas à même de le frapper?

D’autre part, assez vite on se rend compte que le romancier veut prouver quelque chose, il a une thèse à défendre – l’islamisation de la France et ses conséquences – tout comme son personnage avait une thèse à écrire sur Huysmans, et de ce fait le protagoniste central perd sa liberté. Un romancier doit suivre son personnage, c’est le fondement du style qui est, dans son essence, non tellement un art d’écrire qu’une façon de saisir les choses par l’écriture, une vision du monde; et ce n’est pas lui, le romancier marionnettiste, qui doit le guider. Même si on veut se positionner A rebours [le titre d’un roman de Huysmans], il convient de ne pas le faire sur le théâtre du marché des idées: il est une bien-pensance qui consiste à ne jamais vouloir être bien-pensant, telle est la règle du mercenaire de la provocation. Je comprends que si on entend décrire un monde lâche, le nôtre, qui a perdu sa liberté de penser, un personnage défait, lui-même privé de liberté, est une manière d’y parvenir. Mais Houellebecq est prisonnier de Houellebecq, et, du point de vue de la construction fictive, on perd en souffle créatif. Voyez Céline! Voyez Bloy! C’est la virulence des personnages qui compte parce qu’ils dépassent leur créateur. Parce qu’ils vivent. Parce qu’ils prennent leur place, et peu importe si leur créateur est décédé, eux ils sont là.

En 300 pages, l’auteur anéantit la France; mais ce n’est qu’un début, continuons le constat.

La question à poser à une telle création est de savoir si elle est réussie ou non, mais pas si elle est morale

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.