Revue de presse

Liberté d’expression: «courageuse», cette Genève qui ne plie pas devant le président turc

Les médias saluent la décision du Conseil administratif de ne pas retirer la fameuse image du photographe Demir Sönmez. Ils apprécient cette position claire et sans concession face au régime du président Erdogan, considéré comme autoritaire

«Les autorités turques sont toujours très réactives lorsqu’on remet en cause à l’étranger leur vision de l’histoire de leur pays ou qu’est écornée l’image de leur président, Recep Tayyip Erdogan», fait remarquer à très juste titre ce mercredi la Tribune de Genève (TdG). L’affaire a bien agité mardi le Conseil administratif de la Ville, mais celui-ci a tenu bon en refusant «d’accéder à la demande du consulat de Turquie et d’Ankara de retirer» le cliché du photographe genevois d’origine kurde et arménienne Demir Sönmez (ci-dessus). Exposée place des Nations parmi d’autres, cette image accuse le gouvernement turc «d’être responsable de la mort d’un enfant kurde de 12 ans, tué dans un bombardement de l’armée».

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D’ailleurs, le conseiller administratif Guillaume Barazzone avait déjà très clairement martelé au Blick qu’il n’était pas question de céder: «La Ville de Genève ne se laisse intimider par aucun pays. La photo reste!» Pour lui, il est clair que «la liberté d’expression prime» sur toute pression extérieure, a fortiori dans un endroit aussi lourdement symbolique des droits humains.

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La TdG, dans sa revue de blogs, évoque aussi la prise de position du confrère suisse d’origine tunisienne de Sönmez à Genève, Haykel Ezzeddine, lequel juge qu’en Turquie, «il n’y a qu’un semblant de démocratie et la liberté d’expression», «chose inconnue dans cette belle et grande» nation «qui veut adhérer à l’Europe». D’ailleurs, dans le dernier classement sur la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, la Turquie figure au 151e rang sur un total de 180 pays: «Dérive autoritaire, chasse aux journalistes, censure, fermeture de sites internet, de chaînes de TV ainsi que de journaux pour mieux museler la presse, guerre contre les Kurdes, double jeu avec le conflit syrien…»

Le sujet figure aussi évidemment à la une du Courrier, qui avait révélé cette demande de retrait. Elle «a suscité, souligne-t-il, de nombreux élans de solidarité envers le photographe et contre une censure de son travail, notamment sur les réseaux sociaux». La nouvelle a aussi «largement été relayée dans les médias nationaux et internationaux». Pour Euronews, entre autres, «cette décision contraste avec celle de la justice allemande, qui, sous la pression d’Ankara, a récemment décidé de poursuivre un humoriste pour un sketch» – très en dessous de la ceinture, lui – «critiquant Recep Tayyip Erdogan».

Les journaux d’outre-Rhin, comme Die Welt, très sensibilisés par cette autre affaire, prennent d’ailleurs le dossier genevois comme un cas d’école, où les autorités ont été plus fermes sur les principes qu’en Allemagne. La Frankfurter Allgemeine parle par exemple de la prise de position d’Ankara comme une «offensive d’Erdogan» sur le front de la censure. Mais ici, à Genève, c’est «une victoire pour les droits de l’homme», titre pour sa part la Neue Zürcher Zeitung: «Bravo», «courageux», «Chapeau, Genf!» commentent ses internautes. Alors que sur Twitter, on trouve cette voix discordante:

«Une prise de position courageuse. Et surtout un photographe engagé et libre», renchérit un internaute sur la page Facebook de Demir Sönmez. Président de l’Association turque des droits humains (IHD) depuis 2008, Ozturk Turkdogan confirme au Courrier qu’il est scandalisé. Pour lui, «on n’a pas le droit de décréter ce que l’on peut exposer ou pas. On peut montrer son désaccord, contester, pas interdire. Mais la pression du gouvernement ne me surprend pas, en Turquie ce type d’intervention serait considéré comme une peccadille.»

En Turquie, précise-t-il, «il y a actuellement 31 journalistes en prison. Le média d’opposition est devenu une rareté. La censure est partout. Des milliers de personnes ont été inculpées à la suite de propos tenus sur les réseaux sociaux. L’an dernier, plus de 13 000 personnes ont été interpellées dans l’exercice de leurs droits politiques et d’expression et 1800 poursuivies. De plus en plus, l’Etat est tenté de modeler la réalité et son reflet. C’est le propre des régimes totalitaires.»

Dans le Forum radiophonique de la RTS, le conseiller fédéral Didier Burkhalter a aussi salué la décision genevoise: pour lui aussi, «la liberté d’expression doit être prioritaire». «Décrocher une petite photo reviendrait à décliner un très grand droit», estime-t-il. La séquence du 19:30 télévisuel explique aussi bien comment travaille le régime d’Ankara, «très vétilleux, très sourcilleux», selon les termes de Darius Rochebin. A la télévision alémanique, l’émission d’actualité 10 voir 10 a parlé d’une «ingérence dans les affaires genevoises».

A contrario, «plusieurs personnes», écrit 20 minutes, déplorent «un amalgame, à l’instar de Mehmet Sahingoz, de l’association des Turcs de Lausanne»: «En diabolisant Erdogan et sa politique, on a l’impression que l’on veut attaquer à travers lui la Turquie et son image», déclare-t-il. Et Celâl Bayar, président de la Fédération des associations turques de Suisse romande, estime de son côté que «l’on peut penser que la photo et le texte qui l’accompagne sont injurieux, mais cela relève sans aucun doute de la liberté d’expression».

Selon lui, cette affaire a cependant «été instrumentalisée à des fins politiques qui concernent d’abord Genève. Le secret de fonction a été bafoué puisque l’appel du consulat à l’administration s’est retrouvé très vite dans les médias». Comme quoi, la liberté d’expression, c’est aussi laisser la parole aux voix désagréables aux oreilles… des médias, précisément.

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