Le comité de l'Association suisse des auteurs a refusé l'adhésion d'Oskar Freysinger, conteur et conseiller national UDC. A mon avis, un acte discriminatoire a été commis contre le député de la droite. La désinvolture avec laquelle a été décidée cette exclusion contraire aux lois et aux coutumes d'un Etat libéral a deux explications. La première découle de la certitude qu'a la gauche, majoritaire au comité, que la seule culture littéraire authentique et légitime est de gauche. La seconde a une origine religieuse et a trait au pur et à l'impur.

J'ai participé à la tristement célèbre séance et je me suis battu, malheureusement seul, contre la décision d'exclusion. A un certain moment, la discussion semblait se mener en termes raisonnables. Puis deux interventions psychodramatiques ont fait changer d'opinion les trois membres qui, avec moi, auraient permis à l'écrivain valaisan de faire partie de l'Association.

Le premier à prendre la parole, le secrétaire général Peter Schmid, est allé, avec une arrogance toute zurichoise (l'agressivité n'est pas le seul fait des prosélytes de Blocher mais souvent aussi des disciples renégats de Marx), jusqu'à limiter au siècle de Louis XIV la portée du principe de Voltaire selon lequel il faut se battre vaillamment et par tous les moyens pour assurer la plus grande liberté d'expression aux opinions des autres, parce qu'alors les opposants au pouvoir dominant étaient décapités. C'est comme soutenir que les dix commandements étaient recevables il y a trois mille ans mais qu'aujourd'hui il ne vaut plus la peine d'en parler.

Le second, Gui Kneta, un dramaturge suisse alémanique inconnu, a déclaré, livide, que si Freysinger – désigné comme «celui-là» – entrait, il s'en irait avant d'être contaminé. L'obscur dramaturge qui reproche à Freysinger de ne pas s'engager pour les droits de l'homme ne voit pas ses propres contradictions. De pure race culturelle de gauche et la conscience immaculée, il ne veut pas s'asseoir à côté d'un semblable pour discuter et se confronter à lui. Pour lui, l'interdiction de discriminer vaut pour les femmes, les juifs et les noirs de peau, et pour tous les autres, on peut faire ce qu'on veut. On imagine comment ces prises de position ont intimidé l'aile libérale du comité. On vient tout juste de ressouder l'équipe grâce à l'union de deux associations rivales et voici qu'on craint une nouvelle scission. Le soupçon que la scission puisse venir des libéraux indignés n'effleure personne: même le privilège de faire sécession, pour ces prétentieux, est réservé à la gauche.

On se demandera peut-être pourquoi je prends le risque de perdre la sympathie des socialistes pour défendre un écrivain UDC qui a peur des islamistes. Je l'ai fait en souvenir de GB. Rusca, syndic de Locarno. Au Conseil national, en 1938, il s'était opposé à la garantie de la Constitution genevoise qui prévoyait l'interdiction des partis anarchiste et communiste. En 1939, il a quitté la salle avec fracas quand on a expulsé Léon Nicole et les trois députés communistes du parlement. J'ai connu Rusca et en méditant sur certains comportements discriminatoires d'aujourd'hui, je vois que tous n'ont pas eu le privilège d'avoir des maîtres comme lui.

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