Oubliez la confidentialité. C’est naze. C’est «une norme sociale qui doit évoluer avec son temps», déclarait le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, en 2009. C’était alors pour justifier les changements de paramètres de confidentialité de son réseau social. L’affaire des données personnelles traitées par Cambridge Analytica en est une des conséquences. Et pourtant, nous apprend Le Temps, «la fuite de données de 87 millions d’utilisateurs n’a pas affecté la marche des affaires du réseau social… on dirait que les utilisateurs ne s’en préoccupent pas.»

L’autosurveillance n’est pas moins autoritaire

Parce qu’elles sont nées avec internet et parce que les démocraties se sentent désarmées face au développement du web, les jeunes générations vivent toujours dans l’utopie du net comme dernier espace de liberté. «L’internet libre a besoin de ton aide!» interpellent les jeunes référendaires de gauche contre la loi sur les jeux d’argent. Mais quelle liberté? Celle de fournir librement à un opérateur des données personnelles, voire intimes, qui seront «collectées, corrélées, déduites, construites à son insu sans transparence réelle», comme le constate Solange Ghernaouti, professeure à HEC. La liberté du net est un mythe. Internet n’a pas besoin de cyberpoliciers ou de cyberjuges pour exercer son contrôle social. C’est le système lui-même qui impose ses normes, parce que chacun se sait vu, lu, surveillé, critiqué par d’autres. Quelle est la liberté des adolescents victimes de harcèlement sur les réseaux sociaux ou contraints d’adopter un comportement décrété par le groupe? «L’architecture s’occupe à elle seule de la répression… une société qui impose l’autosurveillance n’est pas moins autoritaire que celle qui poste des officiers de police à tous les coins de rue», estime l’anthropologue américaine Sherry Turkle.

Le bras de fer entre la Silicon Valley et les Etats ne fait que commencer

En Europe, les politiques, longtemps dépassés par la puissance du web, perçoivent pourtant la nécessité de le réguler pour qu’il devienne cet outil de liberté indispensable à la démocratie. Il y a une prise de conscience des enjeux éthiques. Il ne s’agit pas encore d’imposer les valeurs de la démocratie, comme la tolérance, le refus de la discrimination ou la transparence. Mais tout au moins le respect de la propriété des données personnelles.

Le conseiller national Fathi Derder vient ainsi de déposer une initiative parlementaire pour inscrire dans la Constitution la protection de la sphère privée et le droit à une protection contre l’emploi abusif des données personnelles. Berne vient également de rappeler aux entreprises suisses qui vendent des biens et services dans l’UE qu’elles sont concernées par le nouveau Règlement européen sur la protection des données (RGPD), qui entrera en vigueur le 25 mai. Notamment par l’obligation d’obtenir le consentement de la personne dont les données sont traitées.

En attendant une loi suisse

En attendant l’adoption d’une loi suisse spécifique. A Bruxelles, la Commission européenne s’attaque aux géants du web. Elle cherche à réguler les activités des plateformes numériques comme Google, l’App Store, Booking.com. Et à leur imposer des obligations de transparence, une voie de réclamation et de recours pour les utilisateurs. Mais l’UE se garde bien de toucher à la responsabilité limitée du web pour la publication de fake news, de propos racistes ou d’autres contenus illicites. Le bras de fer entre la Silicon Valley et les Etats ne fait que commencer.

Il n’y a pas de liberté du web, juste une longueur de chaîne.


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