Opinion

Liberté de la presse en danger: la Suisse ne peut rester indifférente

OPINION. Le classement mondial 2019 de la liberté de la presse, publié ce jeudi par Reporters sans frontières, montre une inquiétante montée des violences commises sur des journalistes, jusqu’au meurtre. La Suisse conserve une situation privilégiée, mais la situation économique de ses médias constitue un risque pour un journalisme critique, estime Denis Masmejan, secrétaire général de RSF Suisse et journaliste

La liberté d’informer se porte mal, très mal. L’édition 2019 du classement mondial de la liberté de la presse effectué chaque année par Reporters sans frontières (RSF) depuis 2002, qui paraît ce jeudi, le montre hélas trop bien: l’hostilité à l’encontre des journalistes dégénère de plus en plus souvent en violence. Les professionnels de l’information sont toujours plus nombreux à payer de leur vie l’exercice légitime de leur métier. Le meurtre, mais aussi les menaces, les agressions physiques et les insultes font désormais partie des risques du métier dans de trop nombreux pays.

Cette dérive, RSF la dénonce comme une «mécanique de la peur». Elle n’est pas, ou plus, limitée aux régimes non démocratiques ou aux Etats en proie à des conflits armés. La situation s’est en effet nettement détériorée dans les pays d’Europe eux-mêmes. Le Vieux-Continent demeure certes la région du monde où la liberté de la presse est la mieux protégée. Mais les indicateurs s’y dégradent, et malheureusement plus vite qu’ailleurs. La zone formée de l’Europe et des Balkans enregistre cette année la deuxième plus forte aggravation, après le continent américain mais avant l’Afrique, qui présente le plus faible recul du classement.

La chute de l’Europe

Oui, on assassine des journalistes sur le sol européen aussi, à Malte, en Slovaquie, en Bulgarie. Dans d’autres pays, les menaces s’accumulent contre des journalistes enquêtant sur les mafias, la corruption des dirigeants ou les circuits de l’argent sale. En Italie, le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, s’est demandé s’il allait supprimer la protection policière accordée à Roberto Saviano, celui qui a tant contribué à révéler l’emprise de la Camorra. En Serbie, un journaliste a dû fuir sa maison en flammes, attaquée au cocktail molotov. En Pologne, un autre professionnel est sous enquête du parquet militaire pour avoir révélé les liens qu’entretenait le ministre de la Défense avec le crime organisé russe.

Il est un moment où la haine des journalistes devient la haine de la démocratie elle-même, et ce moment est hélas arrivé

Il n’est pas question ici de récuser toute raison d’être à un débat critique sur le journalisme, au contraire. Débattre, exprimer des désaccords même irrémédiables est l’essence même de la démocratie: ce n’est pas les journalistes qui le nieront, et ce n’est pas dans l’essence du journalisme de refuser le débat. Mais débattre est une chose, menacer, agresser et tuer sont des crimes. Il est un moment où la haine des journalistes devient la haine de la démocratie elle-même, et ce moment est hélas arrivé.

Et en Suisse? Notre pays figure parmi les meilleurs au classement de RSF, avec une 6e place sur 180 pays. Seuls les pays nordiques font mieux – Norvège, Finlande, Suède, Pays-Bas et Danemark. A y regarder de plus près, la situation économique des médias apparaît néanmoins comme l’un des points faibles dans ce tableau par ailleurs très bon en comparaison internationale. Pour RSF Suisse, ce constat est alarmant: les restructurations et les concentrations se poursuivent, les effectifs sont en baisse, la diversité des contenus mise à mal, les moyens à disposition pour des investigations d’envergure plus rares. Cette évolution présente un risque pour un journalisme critique et indépendant mais la réflexion des pouvoirs publics à ce sujet est encore trop mince.

Inquiétudes aussi en Suisse

Quant aux procès intentés coup sur coup contre les médias par des magistrats en fonction, en particulier Pascal Broulis dans le canton de Vaud et Pierre Maudet à Genève, ils sont intervenus trop récemment pour avoir exercé la moindre influence sur le classement. Mais ils sont préoccupants. Il faut rappeler que les médias ont un droit de critique étendu à l’égard des élus, et que la protection que ceux-ci peuvent faire valoir en justice est à juste titre nettement moindre que celle du simple citoyen. Espérons que les jugements à intervenir dans ces affaires resteront fidèles à ces principes.

La Suisse doit en effet tout mettre en œuvre pour garder la place enviable qui est actuellement la sienne parmi les pays les plus respectueux de la liberté d’informer. Cette situation privilégiée doit aussi amener les autorités au plus haut niveau à appuyer, avec une détermination dont la Suisse n’a pas toujours su faire preuve jusqu’ici, les initiatives internationales visant à défendre la liberté et la sécurité des journalistes. C’est pourquoi le récent refus de la Suisse de souscrire, au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, à une déclaration de 36 autres Etats relative à l’Arabie saoudite et au meurtre du journaliste Jamal Khashoggi était une regrettable occasion manquée.


Denis Masmejan est secrétaire général de Reporters sans frontières Suisse et journaliste.

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