Opinion

Liberté de la presse et démocratie

OPINION. A l’occasion de la 25e Journée de la liberté de la presse, l’ancien sous-directeur général de l’Unesco Alain Modoux souligne les dangers de la désinformation qui menace aujourd’hui les démocraties

Il y a vingt-cinq ans, l’Assemblée générale des Nations unies, sur proposition de l’Unesco, proclamait le 3 mai jour anniversaire de la Déclaration de Windhoek, Journée mondiale de la liberté de la presse. En choisissant cette date, elle a voulu rendre hommage aux quelque 60 valeureux journalistes africains indépendants qui s’étaient réunis au début du mois de mai 1991 dans la capitale namibienne à l’invitation de l’Unesco et des Nations unies afin de définir les conditions nécessaires pour l’établissement d’une presse africaine indépendante, libre et pluraliste, à une époque où les quelques médias existants sur le continent étaient, dans leur très grande majorité, contrôlés par l’Etat ou le parti unique au pouvoir.

Information et désinformation

Depuis lors, la révolution technologique, avec l’avènement d’internet et la généralisation de son utilisation au niveau du grand public, a profondément bouleversé le paysage médiatique planétaire. Désormais, les médias traditionnels n’ont plus le monopole de la diffusion de l’information. Par le biais des médias sociaux tels que Facebook ou Twitter, des millions d’individus équipés de leurs smartphones sont devenus à la fois des fournisseurs et des consommateurs assidus de l’information en ligne. Mais à y regarder de plus près, on réalise que si les nouvelles technologies ont favorisé l’émergence de la société de l’information, elles ont aussi facilité simultanément le développement de la société de la désinformation!

Certes, grâce à internet, des milliards d’usagers ont accès à un moyen de communication et à des outils de recherche exceptionnels. Mais le web n’est pas seulement utilisé à des fins honorables et pacifiques. Il est aussi devenu un espace de confrontation et de manipulation. La désinformation sur le web, dont les fake news sont l’illustration la plus connue, est un moyen pernicieux au service de forces occultes de toutes sortes, y compris terroristes, pour semer la discorde et le désarroi, déstabiliser le fonctionnement des institutions démocratiques et influencer subrepticement la pensée et la conduite des individus.

Le web est aussi devenu un espace de confrontation et de manipulation

Face à ces dérives et manipulations, le citoyen lambda est désorienté et a besoin d’une boussole pour l’aider à discerner le vrai du faux parmi l’avalanche d’informations qu’il reçoit quotidiennement. Bien qu’affaiblis économiquement par la concurrence des grands réseaux sociaux qui absorbent désormais une part prépondérante des revenus de la publicité, les médias d’information traditionnels, en premier lieu la presse dite de qualité, ont un rôle essentiel à jouer pour fournir aux citoyens et citoyennes des informations avérées, c’est-à-dire triées, vérifiées et hiérarchisées.

Mais une information de qualité ne tombe pas du ciel. Elle demande souvent de la part de ceux et celles qui la produisent des recherches laborieuses, notamment au niveau de la vérification des sources, et un traitement consciencieux afin de bien distinguer la présentation des faits des éclairages et commentaires personnels.

Funestes statistiques

Dans certains pays, la recherche de la vérité ne va pas sans risques, comme l’indiquent les funestes statistiques relatives au nombre de journalistes assassinés dans l’exercice de leur profession publiées chaque année par les organisations professionnelles des médias. Dans leur très grande majorité, ces crimes ne sont jamais élucidés et demeurent donc honteusement impunis. L’exemple de la journaliste d’investigation Daphne Caruana Galizia, assassinée il y a quelques mois à Malte alors qu’elle enquêtait sur la corruption dans ce pays membre de l’Union européenne, ne fait que confirmer cette douloureuse réalité.

Bien que le paysage médiatique ait subi une profonde mutation au cours de ce dernier quart de siècle, les exigences et risques liés à l’exercice de la profession journalistique n’ont pas changé. Je dirais même que ces exigences sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais pour faire échec aux innombrables tentatives de désinformation auxquelles nos sociétés sont exposées quotidiennement.

La liberté de la presse n’est pas seulement une composante essentielle de la démocratie. Elle est la condition sine qua non de son bon fonctionnement, en ce sens qu’elle garantit aux citoyens l’accès à une information plurielle et non partisane. Produite par des médias indépendants attachés à un journalisme de qualité, cette information leur permet de se faire leur propre opinion et de réagir en connaissance de cause face aux innombrables sollicitations de tous ordres dont ils font l’objet.

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